Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 08:53

 

Revue Européenne de Psychologie et Droit

www.psyetdroit.eu

 

Dragan Brkic : Comprendre la délinquance française

Janick Le Bouder

L’essai que Dragan Brkic publie aux Éditions L’Harmattan, Comprendre la délinquance française, va intéresser celles et ceux qui, outre le plaisir de la lecture, cultivent l’art de la conversation avec ses enthousiasmes, ses digressions, ses intuitions, sa chaleur. Ce texte de 140 pages est en effet une invitation à l’échange et à la réflexion. Le cadre en paraîtra large dans une période où les horreurs de l’actualité amènent à se focaliser sur la fanatisation liée à l’Islam quand on traite de délinquance. L’auteur précise d’ailleurs qu’il réfléchit aux origines de la délinquance et aux réponses à lui apporter et que l’objet de sa réflexion n’est pas la grande criminalité, même si la frontière entre délinquance et criminalité n’est jamais étanche.

Après quelques points d’appui théoriques qui fournissent des références bibliographiques variées, Dragan Brkic s’engage dans un périple sur les traces de la délinquance dans l’histoire, la nôtre et celle de nos voisins. C’est un chapitre teinté d’humour et de gravité, proche du regard de Carlo Levi, exilé dans les Pouilles par le Fascisme et qui, devant l’accueil bienveillant que lui font les paysans misérables, en vient à interroger la figure historique du bandit.

Dragan Brkic analyse ensuite comment notre société, outrageusement figée dans les certitudes rigides de ses modes de pensée opposés (Droite répressive, Gauche supposée laxiste), en vient à produire, entretenir et en quelque sorte accepter un taux élevé de délinquance. En dévoilant les non-dits, les lâchetés et hypocrisies, l’auteur se livre à un réquisitoire qui interpelle chacun-e d’entre nous. Il met en évidence les conflits d’intérêts, calculs politiciens, recherches d’audience médiatique qui obscurcissent l’horizon social. Il insiste sur les risques que représentent pour notre pays tous les préjugés et stéréotypes stigmatisant les populations d’origines étrangères, assimilées à des délinquants probables. Il montre comment la peur, la précarité, la concentration géographique des laissés-pour-compte et des individus déclassés engendre la délinquance.

Le ton de la réflexion de D. Brkic est passionné, parfois épidermique. Cette forte implication personnelle, hors du prêt-à-penser, fait de son essai un texte stimulant, une incursion documentée et vigoureuse dans l’univers de la délinquance qui cristallise les peurs et se nourrit de l’ignorance. C’est une réaction salutaire aux thèses largement diffusées de Zemmour, Houellebecq et consorts. D. Brkic montre en tout cas que les réponses face à la délinquance qui gangrène notre société ne peuvent pas être univoques.

Revue européenne de psychologie et de droit

Comprendre la délinquance française

Repost 0
Published by Dragan - dans Livres
commenter cet article
12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 20:23
La remise de l'histoire peinte à Roland

La remise de l'histoire peinte à Roland

 

Hommage à Roland

Le 30 juin 2017 a été une journée particulière pour Roland Pizanti. En présence de quelques proches, je lui ai remis une BD qui raconte l’histoire de la fuite de ses parents juifs durant la seconde guerre mondiale.

Tout a commencé lors d’une soirée au cours de laquelle Roland m’a raconté son aventure. Roland naît en 1940 à Paris d’un père juif qui sauve sa famille dans une fuite dantesque dans la France occupée par les Allemands. Cette histoire m’a immédiatement touché. Elle m’a poussé à reprendre les pinceaux pour croquer ce qu’il venait de me raconter.

Roland n’a pas eu de mot pour qualifier ce geste : « De bien beaux dessins. Vraiment beaucoup d’émotion… ».

Cette histoire peinte sera exposée en septembre dans le cadre d’un projet plus large évoquant les guerres et les migrations.

Outre l’histoire de Roland, vous pourrez découvrir celle de Zoran racontant la guerre d’ex-Yougoslavie, de Velibor parlant plus précisément de son périple durant la guerre de Bosnie-Herzégovine, et de Adnan jeune Syrien évoquant son épreuve de migrant sur le continent européen.

Dragan Brkic.

 

  

 

 

Repost 0
Published by Dragan
commenter cet article
5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 20:51

 

 

Repost 0
Published by dragan - dans Livres
commenter cet article
26 octobre 2015 1 26 /10 /octobre /2015 17:37
Après les Simsons voilà Wilson !
Après les Simsons voilà Wilson !

BD : IL Y A LES SIMPSON ET...MAINTENANT WILSON ! BD : IL Y A LES SIMPSON ET...MAINTENANT WILSON !

À l’occasion du festival Quai des Bulles à Saint-Malo, le Rennais d'origine Claude Balda Wilson a surpris tout le monde en présentant les planches de son premier album de bande dessinée. Merci Dragan pour ce papier écrit bénévolement pour notre blog !

Bon nombre de Rennais connaissent forcément Claude Balda Wilson. Dans les années 80-90, on ne pouvait manquer de le croiser dans les soirées rennaises et dans les rues avec un étrange "bicloune" tout blanc. À Brest, il fut danseur et DJ, à Rennes animateur et journaliste. Il avait en effet créé un petit canard qui relatait les événements de la nuit rennaise. Sa fougue et son engouement naturels animaient la cité, y compris le lundi soir lorsqu’il organisait des soirées à thème. Il avait même monté la Nuit des talents à l’Espace et avait commencé à animer des émissions télés autour des Transmusicales. Depuis, Balda Wilson possède son talk-show sur la télé parisienne Bastille TV. Accessoirement, il a créé sa marque de tee-shirt à son effigie. Et il vient d’en étonner plus d’un en se lançant dans la BD : des planches exposées au cours d’un vernissage au restaurant La Cabane juste en face de Quai des Bulles à Saint-Malo. Le P’tit Balda est une mise en scène de son personnage truculent rédigée par le biais de saynètes inspirées de sa vie quotidienne, desquelles ressortent à chaque fois des aphorismes captivants à la fois à visée philosophique et humoristique. Ces planches posées les unes à côté des autres constitueront un album qui sera présenté au festival d’Angoulême en janvier.

Ainsi, l’étonnant Balda Wilson s’est une nouvelle fois transfiguré : cette fois-ci en dessinateur de son propre personnage. Nous attendons patiemment la sortie de l’album.

Exposition au restaurant La Cabane, 21 quai Duguay Trouin, 35400 Saint-Malo

Après les Simsons voilà Wilson !
Repost 0
Published by dragan
commenter cet article
25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 19:37
La compulsion de punir - Tony Ferri

Le fait punitif s’impose tellement comme une vérité incontestable dans notre société moderne que presque personne n’ose le remettre en cause ou du moins contredire la doxa qui, en faisant croire en une humanisation des peines, méprise la réalité de la tendance contraire d’aggravation, de massification et d’allongement dans la durée.

Après avoir bousculé l’idée de progrès pénal dans « Qu’est-ce que punir ? », dépeint les effets pervers du bracelet électronique sur le corps dans « La condition pénitentiaire », détricoté certaines illusions pénales dans « Le pouvoir de punir », Tony Ferri tente dans cet essai de comprendre et d’analyser l’origine du besoin vital de punir, tel un psychanalyste qui chercherait en arrière-plan de la psyché humaine collective les causes qui poussent la société à la compulsion de punir. Dès lors, il s’engouffre dans le labyrinthe psychanalytique pour faire ressortir les liens, décrits par A. Hesnard, sur lesquels repose la punition : mécanisme de canalisation et de polarisation d’une angoisse profonde de vivre. Selon cette approche, le réservoir d’angoisse est commun aux délinquants et aux non-délinquants, aux transgresseurs et aux punisseurs. De telle sorte que l’infraction et la punition sont deux éléments d’un même phénomène, à savoir celui de la tendance compulsionnelle. « Le transgresseur et le punisseur se rejoignent, coïncident même par leur capacité commune de frapper d’hostilité et de malveillance le semblable ». « La punition n’est rien d’autre qu’un moyen d’exprimer sa propre violence selon des canaux généralement admis et conformes à la loi, là où le transgresseur utilise des procédés qui sont jugés illicites » (p. 91). La différence est moins de nature que de degré. Car le monstre n’est jamais très éloigné de soi. En punissant, le punisseur ne se libère pas entièrement de son angoisse, il l’atténue seulement. Tandis que le transgresseur n’est pas coupable pour l’infraction commise, mais c’est parce qu’il est coupable d’avance qu’il transgresse la loi. Culpabilité et angoisse de vivre sont inextinguibles et partagées par tous. Mais alors comme expliquer l’existence d’un besoin intarissable de punir ?

Selon le philosophe, « le système punitif est un système qui repose fondamentalement sur le rejet de l’autre et les formes institutionnelles de l’hostilité ». « Il s’enracine dans les versants nauséabonds du désir, et s’apparente à une sorte de désir inversé, automutilé. » Invariablement, depuis le Code napoléonien de 1810, Tony Ferri explique qu’il y a eu une surabondance de textes répressifs. Entre 1810 et nos jours, le coefficient des condamnations a été multiplié par 30, bien qu’il n’y ait aujourd’hui qu’une utilisation massive de 60 infractions qui représentent 90 % des condamnations. À partir de 1970, le taux de condamnation a augmenté plus rapidement que le nombre d’habitants dans la population et le nombre de détenus a carrément doublé. Alors que le taux de réponses pénales, fierté des hommes politiques, est passé en dix ans de 67 à 85 %. Une véritable « jurisprudence d’anthropophages » comme le disait si bien Voltaire qui dénonçait déjà la barbarie de l’aggravation des peines. En fait, il y aurait deux attitudes conjointes qui participeraient à la pérennisation de la compulsion de punir : la soumission et la scénarisation. L’asservissement à la loi proviendrait de l’inaccessibilité à la question angoissante de l’origine. Le néant sartrien signifierait « l’illusion ontologique de s’en remettre à une quelconque nature ou essence » (p. 31) et inciterait à « la mauvaise foi ». Cette tentative de justification pousserait l’homme à jouer à ce qu’il n’est pas, à faire comme si, à en appeler à une pseudo-nature qui, par sa théâtralisation, le rassurerait. D’où la comédie humaine de la justice, du cérémonial qui entoure la fonction des juges pour masquer leur autorité d’apparat. Non seulement existe cette illusion d’un pouvoir suprême qui couvrirait la Justice, mais cette institution cherche aussi à se dédouaner « en instaurant un système de délégation d’une partie de l’application des peines aux secteurs administratifs et associatifs » (p. 33).

Au final, le procès se résume uniquement à la condamnation des actes de délinquance sans chercher à connaître les causes. En postface, le criminologue Loïk-M. Villerbu y voit un écart entre l’individualisation des peines et la personnalisation de la sanction pénale. Celui-ci préférerait d’ailleurs qu’on parle de « pratiques de soi, des autres et du monde » plutôt que « de carrières criminelles et de comportements ». Évoquant la notion de méchanceté punitive, Tony Ferri précise avec clairvoyance qu’« il y aurait un danger pour la pénalité à ce qu’elle vise à comprendre vraiment l’individu qu’elle met sur le gril, car autrement elle devrait certainement l’excuser » (p. 38). Du coup il faut tout faire pour rendre la parole de l’accusé inaudible. Désormais, la justice « force le trait, non pas seulement sur ce que le fautif a fait, mais sur ce qu’il pourrait faire de nouveau » (p. 45). Et regarder la personne uniquement à travers le prisme de cette méthodologie prédictive, actuarielle, présenterait un danger. Foucault avait prédit cette tendance en parlant d’une « morale de papiers d’identité ». Tandis qu’Alain Brossat compare ce mouvement d’assimilation de l’humain à « de la viande ». Cette façon de travailler rend d’autant plus aisé l’acte de juger autrui sous l’aspect compulsif qu’elle prend ses distances avec les individus qu’elle feint de connaître en personne, en chair et en os. Mais Tony Ferri souligne que « jamais un procès ne saurait traduire ce qu’il s’est passé comme ce qu’il s’est passé ». Cette faiblesse du système pénal lui rappelle que la justice est le bras armé de la violence d’État. Or, pour lui, il convient de ne pas blâmer la méchanceté des hommes, qui ne sont ni bons ni méchants par nature, mais plutôt, tour à tour, bons ou méchants en fonction des circonstances (p. 61). Malheureusement, cette distinction n’est pas prise en compte. « La peine consiste à faire souffrir le délinquant ». Elle vise à « faire mal au mal », à « dissuader », elle s’érige en « donneuse de leçon » (p. 65). Ainsi le punisseur croit protéger la société en se donnant des airs graves et solennels, malgré l’extravagance de la volonté de punir ! En effet, la peine infantilise, n’éveille pas le sentiment de la faute, n’est pas exemplaire, puise son origine dans les bas-fonds des instincts morbides de l’humain (p. 66-67).

Et même l’apparence d’évolution que présente un dispositif alternatif comme le bracelet électronique ne permet pas d’avancer sur le sujet. Le PSE (placement sous surveillance électronique) n’a pas permis de vider les prisons et renforce même les préjugés sur les condamnés car certains s’imaginent qu’ils ne font pas leur peine. Cette mesure est très ambivalente selon l’auteur. « Le PSE est à la prison ce que la prison est à la peine de mort » (p. 74). Entendons ici que sous des aspects positifs se déguisent des moyens répressifs autrement durs. Avec le PSE, « le placé emporte le modèle carcéral jusqu’à chez lui » (p. 72). Il y a ainsi, contrairement à la prison, une dissimulation des moyens de punir, une indiscernabilité qui s’interprète comme une inapplication des peines. Tandis que la peine d’enfermement est passée d’un régime d’application spatial à un régime d’application temporel. C’est la durée qui importe désormais. Le condamné est un dettier temporel. « Les pénalités contemporaines ont de plus en plus de prise sur la psyché, sur l’esprit des condamnés » (p. 85). Et de citer Foucault qui nous mettait en garde en évoquant « la possibilité d’une surveillance perpétuelle ». Effectivement, avec l’ère de l’hypersurveillance le pouvoir « se plaît à scruter et à fouiller dans les moindres détails ce qui n’est traditionnellement pas de son ressort » (p. 86). Le philosophe en conclut que « la société se judiciarise et devient punitive » par le passage d’une exigence de localisation, pas complètement disparue aujourd’hui, à une exigence d’assujettissement du temps de la vie individuelle. L’on comprend mieux alors les interfaces ambiguës entre la compulsion de punir contemporaine et la volonté de tout contrôler du pouvoir, de même que l’on saisit mieux la pensée du philosophe qui cherche à décrypter les dessous de cette volonté répressive inépuisable.

En postface, le criminologue Loïck-M. Villerbu comprend que le problème « soit celui de l’autorisation à punir, de son origine et de celui qui l’exerce, l’accompagne et y met fin, et bien en deçà ce que la peine veut dire […] » (p. 106). Selon lui, la peine n’aurait de cesse de chercher sa légitimité. À cette fin, elle a besoin « de démontrer son droit pour qu’on puisse l’imaginer innocente » (p. 109). Mais celui-ci préfère parler de sanction pénale que de peine, d’approbation que de désapprobation. La sanction en devient chez lui « le signe distinctif d’un écart à la norme ». Elle « témoigne de l’existence de normes suffisamment consensuelles pour qu’elles puissent se penser d’évidence » (p.107). La peine quant à elle « est la valeur négative attribuée à cet écart ». Il faut aussi que « les deux faces de la peine (punir et promouvoir) non seulement coexistent, mais s’échangent régulièrement leurs propres savoirs, se contaminent ou deviennent lieu d’extrapolations » (p. 108). Le scientifique perçoit dans cette distinction fondamentale le grand écart entre ce qu’est l’individualisation des peines et la personnalisation de la sanction pénale. Il en dénonce les insuffisances des sociologies quantitatives de gouvernance (actuarielle) qui proposent des réponses toutes faites en réaction à des typologies de délinquance créées à partir des modes d’entrée, sans considération de leur émergence personnelle. Il préfère parler de pratiques de soi, des autres et du monde que de carrières criminelles ou de comportement. « Chacun est une construction, assumable ou non. Il est fabriqué de ces réactions de l’environnement total, personnel, social et familial hétérogènes » (p. 109). En sorte que son approche du travail psycho-pénal se définit comme « un travail de subjectivation aux voies multiples et dont la fonction est de mettre en expérience, de faire expérience » (p. 110). Se référant au philosophe François Gros, il indique que juger n’est pas réconcilier, mais restaurer une distance. En cette perspective, il est nécessaire d’apprendre l’altérité de l’expérience de l’illégalisme dans le cadre du droit, en marge du droit. À cet égard, des professionnels doivent être « en capacité de faire appel, au moins, à quatre interrogations, quatre prescriptions » (p. 111), qui renvoient aux quatre cliniques référentielles du secteur probatoire : judiciaire, éducative, thérapeutique et médicale. Le questionnement de ces experts, qui pratiquent la rationalité empirique de la sanction pénale, est ce qu’il y a de plus intéressant : « qu’est-ce qui peut promouvoir le changement chez cette personne ? », « qu’est-ce qui marche le mieux ? ». Mais Loïck-M. Villerbu estime qu’ils ne sont pas assez interrogés et qu’en conséquence la littérature est pauvre en la matière. Concernant le propos de Tony Ferri, il précise bien que celui-ci ne remet aucunement en question l’utilité de la norme. Il traite de l’obsession compulsive de punir qui trouve son origine dans « l’évitement massif et quasi phobique de ce qui ferait péril en la demeure » (p. 113). Loïk-M. Villerbu fait le pari que « lorsque la peine aura retrouvé la sanction s’estomperont les ressentiments aveugles et massifs et le sadisme à peine masqué de punir ». Comme remède, il propose la justice restaurative, à condition « de renoncer à l’illusion de pouvoir effacer le passé ».

En préface, le philosophe René Schérer appuie la pensée de Tony Ferri en évoquant un livre renversant, qui libère, qui met sur la voie d’une autre manière d’aborder nos contraintes.

La compulsion de punir, Tony Ferri, L’Harmattan, mai 2015, 13.50 euros. Préface de René Schérer – Postface de Loïk-M. Villerbu

Repost 0
Published by Dragan - dans Articles
commenter cet article
25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 19:16
Yann le Meur
Yann le Meur

« Délivre-nous du mal » est une fresque historique qui plonge dans la Bretagne traditionnelle de la première moitié du 20ème siècle, dans laquelle l’auteur s’interroge sur le sens de l’éducation rigoriste de l’enseignement. Le frère Isidore Castonec est mort, son oraison dithyrambique prononcée. Le narrateur en profite pour ressusciter sa mémoire et rappeler au monde ce que les enfants ont eu à subir auprès de lui, et peut-être aussi d’autres instituteurs tellement la méthode forte était alors employée pour éduquer les écoliers. L’action se déroule dans la commune de Kerflour, à l’école Saint-Tudal, dans la congrégation des Frères de Ploërmel. Pour former les jeunes, leur apprendre le bon français et l’arithmétique, le frère Castonec, surnommé Torrébenn, c’est-à-dire « il nous casse la tête », utilisait la pédagogie du passage à tabac. Le héros, le petit Koalïg, se souvient de la terreur que répandait cet enseignant, des châtiments corporels prodigués pour lutter notamment contre les bretonnismes, le mauvais français en sorte. Humilié, apeuré, apitoyé, le petiot se révolte et constitue un clan secret pour faire l’inventaire des brimades et combattre la violence. Mais celle-ci est trop bien ancrée dans la culture traditionnelle, soutenue aveuglément par le blanc-seing donné par les familles. L’époque était à la fois rustre et belle. L’écriture, réaliste, réussit à transmettre sa simplicité, en dépeignant des années merveilleuses, un âge d’or breton en dépit d’une négation de l’identité par le jacobinisme républicain et des difficultés économiques dues à l’enclavement. Le narrateur, offusqué, n’arrive pas à comprendre la méchanceté de cet homme… Il va donc aller fouiller du côté de son passé pour mieux saisir le personnage, afin de décrypter sa vraie nature – assez surprenante après coup… Il va alors réagir, vouloir délivrer ce frère du mal. Comment ? C’est là que l’intrigue se corse, mêlant la réalité et la fiction…

Yann le Meur nous apprend à l’occasion de la sortie du livre qu’en 1965 à Châteauneuf-du-Faou son maître d’école périra après lui avoir saisi des mains son cahier de mathématiques ! Un événement vraiment intriguant, sinon exceptionnel. Est-il lié à l’épilogue du livre ? Chacun se fera son idée. L’intérêt du texte est de nous remémorer l’époque et de mettre en perspective cette pédagogie dure surannée avec l’actuelle pédagogie gentille et désarmée… Délivre-nous du mal – Yann le Meur – Coop Breizh, 133 pages, 11,90 euros. Yann Le Meur est originaire de Châteauneuf-du-Faou. Il préside la société Ressources Consultants et exerce comme professeur associé à la Faculté de sciences économiques de Rennes 1. C’est un homme très investi dans la vie culturelle bretonne : Sonneur émérite, il est à l'origine du Printemps de Châteauneuf, festival de musique bretonne.

Il a écrit : Sonneur, récit, Éditions Coop Breizh, 2003. Les ironies du destin, récit, Éditions Coop Breizh, 2012. Sur la braise, chroniques, Éditions des Montagnes noires, 2012.

Délivre-nous du mal - Yann le meur - Coop Breizh - 11.90 euros

Délivre-nous du mal - Yann le meur - Coop Breizh - 11.90 euros

Repost 0
Published by dragan - dans Articles
15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 17:37

http://www.unidivers.fr/pascal-rouge-malaise-au-travail/

Le Rennais Pascal Rougé lutte contre le malaise au travail.

Ecrit par Dragan Brkic. Publié le 03 juin 2015

Pascal Rougé est un habitué des essais tonitruants. À travers sa petite maison d’édition, les Éditions le temps qui passe, il invite le lecteur à réfléchir sur des idées souvent simples mais essentielles pour notre existence. Comme dans cet opuscule où il s’attaque – frontalement – au phénomène du « malaise au travail ». Pascal Rougé souhaite « redonner à la figure du salaud sa dignité conceptuelle en élevant cette insulte au niveau d’une catégorie philosophique ». Pari quasiment tenu !

Rendant hommage en préface à un salarié de la Poste qui s’est suicidé dans l’agence où il travaillait à Rennes, le lecteur rentre d’emblée dans la problématique sombre de l’écrivain : « Pourquoi cela alors que la vie pourrait être tout autre ? » « Des salariés sont embauchés dans une entreprise et se trouvent soudainement ou progressivement confrontés à des situations professionnelles d’une violence effroyable » (p. 2). « Des chefaillons sadiques », nommés en l’occurrence « salauds incurables », s’attaquent en premier à l’identité professionnelle des victimes. Par là même, « ils s’appliquent à transformer leur propre folie personnelle en principe normatif pour la conduite de leur entreprise » (p. 3). Ce sont des pervers qui séduisent d’abord pour ensuite accomplir leurs méfaits (p. 9). De vrais petits führers paraphrase l’auteur (p. 6) établissant un parallèle entre le nihilisme dans la sphère professionnelle et les régimes totalitaires (p. 4). Et malgré les abus de pouvoir manifestes, une impunité totale demeure en la matière (p. 6). À cet égard, ce qui l’inquiète au plus haut degré, c’est l’existence d’une omerta institutionnelle qui ferme les yeux devant l’ignominie (p. 7).

Pascal Rougé fournit ses explications. Il trace une dégradation des conditions de travail depuis le servage du moyen-âge jusqu’à l’étouffement psychologique et social des ouvriers des manufactures au XVIIIe siècle. Des dommages qui se sont accentués dans les années 1980 avec la prise de contrôle de l’économie par les marchés financiers (p. 17). Ce qui aurait rendu les rapports de force encore plus inégaux qu’avant (p. 19). L’écrivain s’interroge par ailleurs sur la responsabilité des normes structurelles comme de ceux qui les appliquent. Pour la plupart des analystes du travail, le management contemporain engendrerait clairement des risques psychosociaux. Ce qui fait écho aux travaux du sociologue Jean-Philippe Bouilloud, lequel met principalement en cause la technologie entrepreneuriale comme source de mal-être au travail (p. 27). De son côté, Pascal Rougé repère une interpénétration entre l’idéologie des structures managériales et le comportement naturel des chefs autocratiques. En d’autres termes, c’est le management sourd et aveugle qui est fautif et condamnable. En pratique, ce n’est plus le savoir-faire traditionnel – le métier – qui détermine les conditions de travail, c’est la mise sous tension des acteurs de l’organisation qui conditionne le travail. À cause de la défaillance des systèmes d’évaluation, la réussite individuelle méritocratique des salariés passe par l’échec des autres (p. 26). Ainsi, la jouissance barbare à faire souffrir des petits roitelets est renforcée par les valeurs imposées d’une économie ultralibérale (p. 28).

Dès lors, Pascal Rougé en arrive au laminage psychologique ritualisé (p. 7) ; la placardisation constituant une souffrance terrible (p. 30) ! Pour la victime, la seule solution est : démissionner, se mettre en arrêt de maladie ou rentrer dans la dépression, jusqu’à parfois se suicider. Terrible, oui : la psychologue Marie Rezé évoque des suicides qui sont dédicacés par les victimes au bon souvenir de leurs tyrans (p. 17). Pascal RougéPourquoi personne ne vient en aide à ces personnes en détresse ? Pascal Rougé évoque alors une forme de solidarité de pleutres qui donne sa vraie mesure uniquement dans le conflit (p. 11). Des courtisans dont la raison de vivre est la domesticité ; des indifférents qui pratiquent une sorte d’autisme collectif. Quant aux quelques résistants, ils demeurent impuissants, en dépit d’une conscience acérée, devant une hiérarchie manipulatrice qui ne consent à dialoguer que pour mieux étouffer la contestation (p. 11 à 14).

Pascal RougéPar rapport au statut du harceleur, Pascal Rougé souhaiterait « redonner à la figure du salaud sa dignité conceptuelle en élevant cette insulte au niveau d’une catégorie philosophique ». « Un gros plein d’être » comme disait Sartre. Au travail, c’est celui qui a le sentiment autosuffisant de son importance sociale […], distillant le venin de la malveillance selon son bon vouloir (p. 18). « Il n’est pas comme le méchant qui fait le mal pour le mal, mais lui fait le mal pour le bien à soi » (p. 19). Tout bien considéré, cette pratique est absurde : le coût social est élevé et la richesse nationale amputée. Pourtant, l’article L122-49 du Code du travail proscrit le harcèlement moral ; l’article L4121-1 stipule que « l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs » (p. 33). La réalité montre néanmoins clairement une distorsion entre la pusillanimité du droit du travail et la toute-puissance d’une économie mal encadrée.

Reste que Pascal Rougé relève des chiffres des procédures qui indiquent une inversion de tendance en faveur des victimes (p. 24). En sus, il avance des raisons plus psychologiques et philosophiques : le malaise, la souffrance et le suicide au travail pourraient être liés au désespoir social. Ce dernier se définirait comme l’impossibilité d’être soi dans un monde fini. Le dilemme du désespéré se résume ainsi au déchirement tragique entre l’être qu’il est, la conscience qu’il a de lui-même et l’idée qu’il voudrait être par rapport à la mort. L’homme se rend compte que tout ce qu’il a patiemment construit ne sert à rien finalement (p. 35). Adam Smith travail Adam Smith En définitive, « la forme générale de tout travail est contraignante, parfois aliénante ». Malgré tout, « c’est grâce au salariat que l’individu achète sa liberté, autrement dit son autonomie » (p.37). Car le travail a également des vertus. Il participe à la construction identitaire de soi tout en étant une source d’enrichissement personnel. Le travail est le moyen par lequel l’homo faber se crée et crée des valeurs. « L’idéal constitutif de tout salarié est de travailler dans des conditions où le plaisir domine tout en créant des richesses à travers la production de bien et de services divers » [A. Smith] (p 37). Ces beaux préceptes laissent le philosophe perplexe, car « la réalité de l’exécution du travail est âpre, laborieuse, source d’insatisfaction et de griefs » (p. 38). Une véritable dépersonnalisation s’opère même chez l’ouvrier. Tout compte fait, la maigre socialisation acquise ne pèse pas lourd face à la volonté de l’homme de s’en délivrer.

L’idéal pour Pascal Rougé consisterait alors à revenir aux cinq fonctions du travail formulées par la psychologue autrichienne Marie Jahoda : imposer une structure temporelle de la vie, créer des contacts sociaux en dehors de la famille, donner des buts dépassant les visées propres, définir l’identité sociale et forcer à l’action (p.38). Marie Jahoda Marie Jahoda (1937) Selon cet aspect, le travail permet d’agrandir son action sur le monde sans le subir. « C’est dans l’œuvre qu’il fait que l’homme trouve un prolongement de lui-même sous la forme d’une incarnation de ses idées » (p. 39). L’auteur va encore plus loin en vantant les mérites des œuvres d’esprit ou humanitaire qui contribuent au progrès de l’humanité (p. 40). Il avance que « le travailleur fait aussi cela pour lui-même, pour son bonheur » (p.41). Dans cette perspective, il s’inscrit dans les pas de Karl Marx pour qui la volonté d’émancipation induit d’échapper à une division du travail réductrice. Pascal Rougé en appelle dès lors à combattre pied à pied ces micro-dictatures (p. 42). « L’idéal serait une prise de conscience collective et émancipatrice qui congédie, une fois pour toutes, ces petits chefs perfides » (p. 15). Au regard de la forme travestie du délit et des compromissions sociétales sur le sujet, la tâche apparaît ardue. Pascal Rougé décrypte le phénomène sous toutes les coutures : utilisant l’amplification pour désigner le coupable et proposant une quasi-guerre morale entre les « courageux » et les « salauds ».

Aux éditions Le Temps qui passe :

Penser le Monstre (2009), prix : 5 euros.

La Perversité suivi de La Philosophie de Sade (2009), prix : 5 euros.

Journal d’un professeur de philosophie tome 1 (2010), prix : 5 euros.

Journal d’un professeur de philosophie tome 2 (2010), prix : 5 euros.

Le Principe d’Hospitalité, réflexion sur les Sans-Papiers (2010), prix : 5 euros.

L’expérience du Quotidien (2011), prix : 5 euros.

Les Ecrivains-Voyageurs, entretiens avec Jacques Lacarrière et Michel Lebris (2011), prix : 6 euros.

Journal Politique Critique tome 1 (2011), prix : 6 euros.

Journal Politique Critique tome 2 (2012), prix : 6 euros.

Journal Politique Critique tome 3 (2012), prix : 6 euros.

Le Phénomène Pornographique (2012), prix : 6 euros.

Jacques Josse, écrivain, poète et éditeur (2013), prix : 6 euros.

Articles : les Situationnistes, Albert Camus, Xavier Grall, Antoine Blondin, Jack Kérouac, Léon Bloy, Éloge du Bonheur (2013), prix : 6 euros.

Malaise au Travail (2014), prix : 6 euros.

Entretiens philosophiques avec A. Comte-Sponville, P.H Frangne et J. Gagnepain (2014), prix : 6 euros.

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? (2014), prix : 7 euros.

De quoi le poète est-il le nom ? Entretiens avec E. Guillevic, J-P. Hameury, Y. Le Men, J-L. Steinmetz, P. Tanguy, J.-L. Trassard, prix 7 euros.

En vente dans les librairies Forum du Livre, Greenwich, Planète IO, Pecari Amphibie (place Saint-Anne), Point-Presse (place Saint-Anne) L’Encre de Bretagne, Blindspot-Les angles morts (rue Poullain Duparc) , à Rennes. Page 5 à Bruz et à la Maison de la Presse à Pont-Réan, au prix de 7 euros

Repost 0
Published by dragan
commenter cet article
5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 20:10

Recension parue dans la revue européenne de psychologie et droit

Repost 0
Published by dragan
commenter cet article
5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 19:54
https://www.ccja-acjp.ca/pub/fr/recension-le-pouvoir-de-punir-qu-est-ce-qu-etre-frappe-d-une-peine/

La recension sur le livre Le pouvoir de punir a paru dans la revue canadienne de justice pénale :

Repost 0
Published by dragan
commenter cet article
26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 21:40
Recension de Punition et risque

Punition et risque, Les geôles du quotidien. Studyrama, février 2015.

Punition et risque est un ouvrage commun au criminologue-clinicien Erwan Dieu et au philosophe pénologue Tony Ferri, qui ont décidé d’exprimer leurs inquiétudes sur les dérives du « punir le risque contemporain ». Pour donner du relief à leurs analyses, ils ont confronté leurs discours à la réflexion, en préface, du philosophe Michel Onfray et, en postface, à l’expertise de la psychologue Astrid Hirschelmann.

Dans la première section, Erwan Dieu met le focus sur les notions de risque et de dangerosité, et sur les étiquettes sociales générées par cette société angoissée et précautionneuse. Se référant à nombre d’auteurs en sciences humaines, il pose les contours de cette société du « risque zéro ». Une société du contrôle immodéré, refusant de souffrir, qui crée elle-même machiavéliquement le danger, où les populations sont dressées, où des étiquettes sociales sont fabriquées, et où il faut à tout prix réinsérer le sujet « responsable » et neutraliser l’individu dangereux. Dans un tel « univers » orwellien se produit la surpénalisation en raison de l’exposition excessive (pornographique) de l’émotion des victimes. Les criminels et les récidivistes y sont plus mécaniquement et sévèrement punis alors que les autres délinquants, quantité non négligeable, le sont moins mais sont soumis à des contrôles de plus en plus envahissants et pernicieux. Nous sommes passés de la domination de l’être humain par l’emprisonnement à la subordination par l’évaluation de sa dangerosité potentielle. Des outils aseptisés (logiciel APPI, DAVC, outils actuariels), appelés « dispositifs » par les psychologues-criminologues, servent de médias utilitaires au système politique et économique en place. Le Diagnostic à visée criminologique, DAVC, affirme l’auteur, « c’est de la poudre aux yeux qui légitime les difficultés du système social ». Dans cet environnement dangereux, punir le risque, c’est finalement refuser de travailler sur les déclencheurs cachés de la violence, c’est dissimuler la réalité pour un bien social théorique, et c’est reconnaître l’impossibilité d’effacer le passé. L’Homme est seul, sans Dieu, avec la société comme unique garant de la Justice. Il faudrait quelque part compenser ce manque céleste : la veille et l’hypersurveillance peuvent inéluctablement se mettre en place… L’Homme en devient un délinquant potentiel qui s’ignore.

C’est justement cette société de l’hypersurveillance que Tony Ferri dénonce dans la seconde section du livre. Le philosophe pénologue replonge dans l’antiquité et la période romaine pour mieux illustrer le basculement opéré durant la période moderne de l’investissement du sujet de la sphère publique dans la sphère privée. Ce tournant a vu le règne du propre et du self avoir préséance sur le commun, en opposition à l’ancienne époque, fondatrice de l’Occident, où la polis prédominait. Maintenant, le domicile c’est la sécurité, le lieu de l’égalité et de l’affirmation du soi. Alors que la politique est considérée comme un espace de violence et d’inégalité. Le modèle économique n’a pas été sans incidence sur ce bouleversement, car « l’ordre économique commande l’ordre politique ». La société de consommation en est une preuve flagrante. Et plus la sphère privée prend de l’importance, plus l’État se retourne vers elle pour y ré-exercer l’influence perdue, ce qui n’est pas sans effet sur le droit et le pénal. On observe en effet une judiciarisation de la sphère privée qui devient désormais un enjeu de pouvoir, ainsi que le lieu du contrôle et du redressement par les pouvoirs publics. Il y a une véritable instauration d’un panoptique privatif. Panoptès surveille à travers de nombreux dispositifs. Mais c’est une surveillance de plus en plus sophistiquée et apprivoisante. La pénalité du 21ème siècle procède d’un véritable processus d’animalisation de l’humain. Et, contrairement aux sociétés traditionnelles qui offraient plus de souplesse, le pouvoir de punir et la sanction demeurent dans les mains de l’État, unique prescripteur d’une justice inquisitoire qui s’applique au grand dam des victimes. Tony Ferri anticipe les conséquences de cette appropriation de la sphère privée par le pénal, en figurant une société de plus en plus gangrénée par la technologie panoptique. La publicisation du domaine familial est un signe de ce virus impudique. Et le philosophe voit dans le fait même de résister l’œil accusateur de la violence étatique. Pour éviter les soupçons, il faudrait dire qu’ « on n’a rien à cacher ». Nous naviguons dans ce que G. Anders dénomme le totalitarisme doux.

Ces deux approches du « punir le risque » sont complétées par des entretiens avec le philosophe Michel Onfray et la psychologue-criminologue Astrid Hirschelmann.

En préambule, les deux auteurs interpellent Michel Onfray sur le sens de la pénalité moderne. Celui-ci essaie naturellement de sortir du rideau classique des évidences premières sur le droit de punir en arguant, comme Foucault, qu’il importe de repenser toute l’économie du punissable dans notre société. Lui situe l’origine du droit punitif dans le déséquilibre causé par la liberté accordée par Dieu aux êtres obéissants. Pour en jouir opportunément, il vaut mieux alors naître riche que pauvre. Une population de démunis qu’on retrouve d’ailleurs en majorité en prison, générée par le libéralisme qui crée lui-même les conditions de la délinquance. Devant ce fait établi, il souligne l’inconséquence du « nihilisme généralisé, de la gauche et de la droite, qui les conduit à ne plus penser, à utiliser la prison bêtement comme on utilise une voiture ». Michel Onfray voit dans cette indolence la marque de l’échec de la vision du monde des bien-pensants qui font les lois. En vrai, l’honnêteté serait de reconnaître que le détenu est emprisonné pour des raisons politiques et sociales. En lieu et place de la répression de la malédiction d’être né pauvre, le philosophe déconstructiviste propose alors le modèle de la justice réparatrice. Car, en définitive, la prison crée plus de problèmes qu’elle en résout. Dans le même registre politique, il poursuit son discours de façon convaincante en considérant que la dangerosité ne sert que les puissants, ceux qui ont quelque chose à préserver. À cet égard, la droite et la gauche libérales, et celle souverainiste, ont ceci en commun de considérer la prison comme un mal nécessaire, qu’il faut juste humaniser. Les politiques pénales se contentent donc de construire des prisons et de créer des dispositifs alternatifs. Michel Onfray compare ces politiques à de la bière sans alcool ou à la cigarette sans nicotine. Dans le même genre, il compare le bracelet électronique à un boulet virtuel qui fait de la prison sans la prison. Il préférerait un système punitif basé sur des formes alternatives de sociabilité. Mais précise-t-il, il convient de prêter attention à ne pas inverser les valeurs en permutant les rôles de coupable et de victime. Au demeurant, le philosophe conçoit une division binaire classique du modèle politique qui sous-tend l’idée que la gauche prend traditionnellement fait et cause pour les coupables en incriminant la société dont elle veut se débarrasser et l’idée que la droite affirme qu’il ne faut penser qu’aux victimes en revendiquant en leur nom une réparation que la société exige pour maintenir l’ordre (p. 19). Lui ne souhaite tomber ni dans l’un, ni dans l’autre panneau. En libertaire, il considère dans un même mouvement le droit du coupable à la compassion et celui de la victime aussi. Mais pas question que la victime soit lésée à la fois par le coupable et par l’idéologie qui refuse la culpabilité du coupable pour la reporter sur la seule société. Il récuse vivement le gauchisme culturel qui inverse les valeurs et fait du coupable une victime de la société et de la victime une quantité négligeable. Pour lui, ce gauchisme culturel est un accélérateur terrible du succès du FN.

Astrid Hirschelmann, enseignante-chercheuse dans le domaine de la psycho-criminologie apporte la touche finale, d’expertise, à ce livre aux approches à la fois différentes et consanguines. L’universitaire se dit avant tout intéressée par les fonctions de régulation humaine de la violence. Son travail de recherche s’étend en amont, de la criminogénèse, en aval, jusqu’à la réaction sociale et la tentative d’élaboration psychique ou de prévention sociale du passage à l’acte. Après lecture, elle décrit les auteurs comme possédant « une fougue militante pour les droits de l’homme et la liberté humaine qui se heurte à l’intransigeance de notre sentiment d’insécurité croissant ». Ceci dit, elle adhère sans détour sur le constat général de besoin profond de réformes, et souhaite que cette réflexion commune devienne dans un futur ouvrage force de proposition. Sur la notion de dangerosité, elle l’explique comme étant difficile à définir. Celle-ci est désormais articulée au risque, à la probabilité de récidive. Pourtant le lien direct ne va pas de soi. L’appréciation d’une potentialité de danger et l’appréciation d’un risque de récidive ne doivent pas se confondre. Ce qui peut être avancé, c’est qu’il n’y a pas de récidive sans dangerosité préalable. Or, l’inverse n’est pas toujours vrai : la violence n’entraîne pas automatiquement une récidive. Le comportement antérieur n’a pas forcément une valeur prédictive. Et la complexité de la dangerosité tient en ce qu’elle est multiple, car elle peut être psychiatrique, criminologique, ou les deux à la fois, pénitentiaire. De là découlent des diagnostics distincts, psychiatrique ou criminologique de danger, pénitentiaire, social et judiciaire. Au vu des champs et pratiques disciplinaires interpellés par l’expertise sur la dangerosité, le consensus n’est pas facile. Il faut sans cesse réinterroger les méthodes, des psys notamment, au regard de la demande de la PPSMJ (population pénale sous mains de justice) qui évolue. Astrid Hirschelmann concède qu’il soit difficile d’évaluer, mais c’est une nécessité dans une société où, d’autant plus, nous évaluons toujours avant de prendre des décisions. Refuser l’évaluation serait encore plus dangereux ! Les obligations et les injonctions participent clairement au devenir des PPSMJ. « Cet espace de contrainte peut devenir un lieu de facilitation (Lehnert, Villerbu, Ambrosio, 2008) pour faire émerger une demande, entamer un travail sur soi ». L’objectif des interventions doit donc être la personne reconnue dans ses différentes dimensions, et non plus la personne réduite à ses déterminismes. Travailler le risque a le mérite d’engager une réflexion sur l’incertitude. Il faut oublier les schémas préconçus pour accompagner la personne avec bienveillance dans son cheminement de façon à l’aider à s’aider. Le soin vise la restauration du sujet comme personne autonome. Nous nous dirigeons vers une clinique de l’accompagnement. Le travail social doit opérer un véritable tournant historique qui nécessite de prendre des risques : celui de faire confiance et celui d’admettre qu’on peut se tromper… Concernant l’hypersurveillance, le vrai danger selon elle, c’est la tendance à l’hyper-responsabilisation du sujet vis-à-vis de ses actes et de sa dangerosité potentielle, et une réduction des causes à ses propriétés personnelles. Le même phénomène dans le milieu institutionnel serait produit par l’application des connaissances a priori, par une hyperspécialisation ou un enfermement disciplinaires. Fort heureusement, ce n’est pas vraiment la tendance actuelle. Et c’est à ce titre que le concept de dispositif comme mode de gouvernement devient important. Le dispositif est une structure fonctionnelle qui gère une urgence, celle de la récidive. La prise en charge des PPSMJ implique que le professionnel s’intègre dans un dispositif qui articule justice et cliniques éducative, sociale et thérapeutique. Quelle est la fonction exacte de ce praticien ? Un clinicien, à l’écoute des sujets, ou un agent de contrôle… Une inquiétude demeure quant à la juste définition de ses missions. Il faudrait éviter de trop le responsabiliser et de l’isoler. La réussite passe par le partage des informations et le travail en partenariat. Les dispositifs évoluent en fonction des enjeux éthiques et encouragent à travailler le lien. Car la punition uniquement soumise aux préceptes moraux est inutile et inefficace. En revanche, la sanction comme transgression d’une limite est nécessaire et structurante. Dans cette perspective du prendre-soin, du care, la justice n’est pas simplement une institution qui vise à appliquer la loi, mais une instance qui vise à restaurer les sujets.

Les quatre auteurs ayant participé à cet ouvrage nous offrent des visions différentes par leurs approches mais qui s’additionnent fort justement par le souci commun d’une meilleure justice qui serait capable de prendre en charge plus intelligemment ses clients. L’apport de Michel Onfray est intéressant car c’est un philosophe reconnu qui prend la parole pour dévoiler la vérité sur les origines de la délinquance avec la simplicité et fulgurance de son discours. Celui d’Erwan Dieu nous montre de manière chirurgicale les travers des notions de dangerosité et d’étiquettes. Tandis que l’approche historique et anthropologique de Tony Ferri nous éclaire sur les corrélations de la sphère privée, de la famille, du mariage, de l’évolution du droit, et l’intrusion de la sphère publique par le biais de l’hypersurveillance. Enfin, Astrid Hirschelmann amène sa touche universitaire structurante pour recentrer le débat sur un accompagnement qualitatif des PPSMJ. Le corpus demanderait une médiatisation du débat. Malheureusement, lorsqu’il y a débat, les médias utilisent le discours du populisme pénal pour séduire de manière simpliste l’auditoire.

Par Dragan Brkić, écrivain, ex-conseiller d’insertion et de probation.

Punition et risque, Les geôles du quotidien. Erwan Dieu, Tony Ferri, Michel Onfray et Astrid Hirschelmann. Studyrama, février 2015. 19,90 euros.

Repost 0
Published by dragan - dans Recension
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog artistique de Dragan
  • Le blog artistique de Dragan
  • : Art, culture, sport, économie et politique.
  • Contact

Profil

  • Dragan
  • Écrivain, peintre, journaliste.
  • Écrivain, peintre, journaliste.

Recherche

Liens