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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 09:34
Quartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël Leny
Quartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël LenyQuartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël Leny
Quartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël LenyQuartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël LenyQuartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël Leny

Quartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël Leny

François Legeait et Gaël Le Ny photographient le quartier kurde de Ben U Sen.

Ecrit par Dragan Brkic. Publié dans Unidivers.

François Legeait et Gaël Le Ny sont des photographes engagés. Ils exposent à l’Antipode de Rennes 24 photos sur le quartier kurde de Ben U Sen, situé dans la ville de Diyarbakir au sud-est de la Turquie. En préambule d’un livre sur le même sujet qui paraîtra début mai aux éditions de Juillet accompagné de textes du chanteur Élie Guillou. François Legeait a réalisé auparavant 4 ouvrages avec ce même éditeur, anime des ateliers photos et s’est intéressé à l’Irlande, le Cambodge, la Palestine et aux migrants de Calais. Gaël Le Ny est professeur de photographie à l’école MJM de Rennes et s’est investi pour le peuple kurde depuis 2002. C’est à l’occasion d’un reportage en Palestine, à Haïfa, qu’ils se sont connus. Les deux comparses ayant en commun un intérêt pour les peuples opprimés et les populations en difficulté, c’est naturellement que Gaël embarqua son nouvel ami vers le Kurdistan pour y photographier les Kurdes en arrière-plan de la présence de la Ville de Rennes dans la réalisation d’un diagnostic sur la réhabilitation des murailles de Dijarbakir. La paire de reporters désirait fortement photographier les Kurdes de Turquie en ce qu’ils ont de plus profond. Ils ont déniché une histoire qui s’enracine sur le territoire et permet de parler de l’histoire récente de ce peuple. Le quartier de Ben U Sen, demeurant au pied de la forteresse de Diyarbakir, correspondait en tout point à cette richesse inhérente d’un peuple assujetti par le pouvoir turc depuis pas loin d’un siècle, dès lors que Mustapha Kemal Atatürk, le premier président de la République de Turquie, a trahi les promesses du traité de Sèvres (1920) sur son droit à l’autonomie.

Le quartier Ben U Sen.

Cet arrondissement, situé en surplomb de la Vallée du Tigre, est une émanation urbanistique de la ville de Diyarbakir entourée d’une muraille de basalte longue de 3.5 km. Le premier peuplement, en majorité Kurde, date d’il y a cent ans environ. L’actuel est lié à la campagne de l’armée turque dans les années 90 qui chassa de nombreux paysans de leurs villages rasés parce qu’ils servaient de relais à la guérilla du PKK, à l’arrivée récente d’une vague de réfugiés de Syrie, et même à l’existence d’une population tzigane autochtone. Le quartier compte environ 18 000 âmes. Il est comme jonché sur un promontoire naturel, ressemblant quelque part aux favelas de Rio. Les paysans débarqués dans les années 90 y ont construit des habitations de fortune, souvent en rajoutant des étages à des maisons en parpaings. Ils ont créé une ville-village en dehors de la cité de Diyarbakir qui compte environ 1.8 million habitants, officiellement 1.2 million pour l’État turc. On y trouve de tout : épiceries, potagers, productions agricoles, abattage, etc. Il y a aussi une école, mais uniquement en langue turque, car l’enseignement du kurde est interdit. L’eau courante et l’électricité ne font pas défaut, mais pas le tout-à-l’égout, l’eau de ruissellement étant déversée vers le centre et la rue principale, d’où elle est évacuée. L’emploi salarié est quasi-inexistant dans cette communauté alors que le chômage n’y est presque pas visible, car cette microsociété fonctionne sur la base de la solidarité. Peu d’argent tourne dans cette économie vraiment « solidaire et sociale », le troc y fonctionne à merveille.

L’importance de ce quartier et de la région.

Pour nos photographes, le quartier de Ben U Sen est essentiel par rapport à la résistance au pouvoir central emmuré dans sa conception mono-ethnique et centralisatrice de l’État, et vis-à-vis du monde ultra-libéral uniforme, contraignant et antisocial qui gagne du terrain chaque jour qui passe. Dans ce faubourg, la police ne rentre pas, mais il n’y a pas vraiment de délinquance. L’habitat y est sommaire sans que les résidents soient dépourvus de sérénité. L’hôtellerie de luxe et les lieux de sortie à l’occidentale y sont absents sans que la population ait perdu l’envie de sortir dans la rue et de parler. Ce territoire est un îlot de résistance socio-culturelle à la brutalité des armes et de l’argent. Il est quelque part anthropologiquement beau. La ville de Diyarbakir, capitale du Kurdistan, est elle-même un pays dans le pays. Les maires élus, toujours kurdes, excèdent Ankara. Quelques-uns ont été emprisonnés de manière honteuse et ridicule. Abdullah Demirbas, par exemple, maire de la municipalité de Sar, arrondissement de Diyarbakir, a été destitué en 2007 par l’État turc pour avoir adopté le multilinguisme et proposé les documents administratifs en plusieurs langues (turc, kurde, syriaque et arménien), et incarcéré en 2009 sans être jugé. Plus largement, Diyarbakir est stratégiquement située sur les bords du Tigre, aux croisements de deux continents, de plusieurs régions et influences, aux portes de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran, et surtout au centre de nombreuses voies fluviales du sud-est de la Turquie qui constituent une richesse, mais aussi une source de conflit lorsque le pouvoir central utilise l’eau comme pression contre les pays voisins, et construit des barrages démentiels, dont le plus imposant, Atatürk.

Réhabilitation de la forteresse de Diyarbakir.

Il y a quelques années, la Turquie a décidé de restaurer les remparts de Diyarbakir en établissant un périmètre de protection de 300 mètres intra et extra-muros. La municipalité de Diyarbakir a été mandatée pour étudier la réhabilitation des quartiers concernés par l’aménagement. C’est dans ce cadre que la Ville de Rennes est intervenue comme conseil afin de réaliser une étude topographique du quartier dans le cadre des Ateliers de maîtrise d’œuvre de Cergy. Ce soutien de la municipalité rennaise, bien que datant de 30 ans, n’a débouché sur aucune convention, aucun projet, ni même une perspective de jumelage ; les élus rennais ayant vraisemblablement eu peur de froisser la Turquie. Du coup, la mairie de Diyarbakir s’est retrouvée seule à devoir gérer ce plan de réhabilitation prévu par l’État Turc en cogestion forcée avec le Ministère de la culture et du patrimoine qui a pris le relais du TOKI, office national d’urbanisme, tête pensante de la vision urbanistique ultralibérale du premier ministre Tayyip Erdogan. Malgré le bon état des murailles, les penseurs du parti gouvernemental AKP ont peut-être imaginé faire par le biais de cette gentrification d’une pierre deux coups : réaliser un fructueux projet immobilier et casser une résistance culturelle impossible à quadriller. Quoiqu’il en soit, il a d’abord été institutionnellement convenu de garder uniquement les maisons et bâtiments aux normes et de bâtir ici et là des immeubles collectifs de 5 à 10 étages pour les personnes déplacées. La municipalité s’est alors démenée, en opposition à l’État, pour garantir le maximum de relogements sur place. Mais tout ceci est très hypothétique avec un pouvoir jacobin qui ne sait pas déléguer les compétences qui pourraient l’être comme les questions urbanistiques. La population du quartier Ben U Sen est désormais en péril, sous la menace des bulldozers du parti AKP et d’un relogement aléatoire… La seule bonne nouvelle relative proviendrait du classement de la forteresse sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO qui devrait intervenir le 15 juin 2015 et qui offrirait des moyens financiers pour une réhabilitation intelligente et contrôlée.

Les perspectives d’avenir pour les Kurdes.

On voit parfaitement à travers le symbole de ce renouvellement urbain contraint d’un quartier historique que le règlement du conflit entre la résistance kurde et l’armée turque est loin d’être réglé, malgré la signature d’un cessez-le-feu historique, au Nouvel An kurde (newroz) du 21 mars 2013, par le leader kurde Abdullah Öcalan (emprisonné depuis 1999). Pour résumer la situation, les Turcs soufflent le chaud et le froid sans que les Kurdes et leur résistance puissent compter réellement sur une ouverture politique franche. Mais l’horizon de ce peuple disséminé à travers la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, dont le nombre varie entre 25 à 30 millions de citoyens, n’est pas complètement gris et fermé. En effet, l’image des Kurdes dans l’opinion mondiale a énormément changé, surtout depuis que les Peshmergas combattent au sol l’État islamique en Irak et reprennent peu à peu le territoire conquis. De plus, un changement important vient d’intervenir avec l’Iran qui, ayant trouvé un accord sur le nucléaire avec les Américains, devient de fait « la » puissance régionale. Ce bouleversement géopolitique ne résout pas pour autant les problèmes des Kurdes iraniens – lesquels, faut-il le rappeler, ont connu brièvement une république autonome en 1946 (proclamation brisée par un accord entre l’URSS et l’Iran) –, mais laisse la place à la constitution d’un État kurde en Irak et au nord-est de la Syrie. Peut-être que ces autonomies pousseront Tayyip Erdogan à conclure une vraie paix pour ne pas se risquer à faire une autre guerre qui serait beaucoup plus coûteuse qu’auparavant. Les États-Unis ont apparemment décidé de changer leurs alliances au Moyen-Orient. Et la Turquie fait partie des pays qui n’ont pas toujours eu une politique loyale vis-à-vis des Occidentaux en dépit de leur appartenance à l’OTAN. Elle risque beaucoup à s’entêter avec un peuple kurde qui est aussi lassé par ce conflit qui n’en finit plus (45 000 morts depuis 1884, 2 à 3 millions de personnes exilés). Dans l’absolu, il vaudrait mieux accorder un peu d’autonomie et des droits à ce peuple que laisser pourrir la situation et provoquer un irrédentisme encore plus vivace. L’opinion publique turque doit évoluer radicalement quant à la question kurde. On évoque d’ailleurs la possible libération d’Abdullah Öcalan. Et l’Occident a tout intérêt à s’associer et à coopérer avec de réelles structures nationales proches de ses valeurs démocratiques et sociétales. Contrairement à des pays multiculturels ou multiethniques comme la Syrie ou l’Irak, les Kurdes sont une vraie entité culturelle, sur laquelle peut être bâti un État stable. De surcroît, leur intention politique promeut un projet de « confédération démocratique » fonctionnant sur la démocratie participative. En Syrie, ce principe est déjà à l’œuvre dans trois cantons au nord-est, le Kurdistan occidental. L’avenir du Moyen-Orient s’écrira désormais sur un nouveau modèle politique et de nouvelles frontières. C’est une des rares issues envisageables pour apaiser cette région du monde et garantir la survie des Chrétiens d’Orient. Les grandes puissances, malgré des intérêts divergents, peuvent trouver respectivement des avantages à la création d’un foyer national kurde autonome.

L’exposition Ben U Sen de François Legeait et Gaël Le Ny montre la réalité à la fois heureuse et malheureuse de ce bidonville qui refuse d’en être un. Elle se déroule du 3 avril au 7 mai à l’Antipode de Rennes.

Bon de souscription à télécharger ici : http://francoislegeait.blogspot.fr/p/blog-page_11.html

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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 20:59

Émilie Grison

Expo au Papier Timbré : entretien chatoyant avec Émilie Grison

Ecrit par Dragan Brkic

Publié le 20 fév 2015

Émilie Grison s’est mise à la peinture sur un coup de tête. Elle a tout de suite découvert une passion qui attendait d’éclore en elle. Elle peint comme elle parle et respire. Sa main guide spontanément son pinceau. Elle joue, se joue des couleurs en les répartissant selon leur gré et la bonne adhésion aux autres matériaux utilisés. Le résultat est une composition foisonnante mais douce. De fait, sa peinture adoucit le regard.

Unidivers : Après avoir démarré la peinture, il y a un an et demi, vous avez participé aux Talents Z’anonymes et vous exposez votre travail au Papier timbré. Où en êtes-vous de votre jeune cheminement ? Avez-vous trouvé ce qui pourrait être votre style ?

Émilie Grison – Mon style est en pleine évolution. Au départ, j’étais exclusivement dans l’abstrait, maintenant je fais aussi du figuratif. Cela s’est fait par des ajouts de techniques et de matériaux dans mes toiles comme avec les collages, le fusain, etc. Il y a aussi une question de travail et de pratique bien évidemment. Je peux dire que, « oui », j’ai trouvé mon style même si je suis intimement persuadée qu’il reste en perpétuelle évolution. Ça n’est pas quelque chose qui se cristallise surtout quand je vois la multitude des possibilités (aussi bien au niveau de la technique, du geste, du style) qui s’offre à nous tous les jours.

: Votre travail semble un mélange d’onirisme d’inspiration chagallienne et de graphisme tendance pop art…

Émilie Grison – Waouhhhh, je ne m’attendais pas à ça. Je suis extrêmement touchée que vous situiez mon travail entre Chagall et le pop art. Après réflexion, il est vrai que je retrouve dans certaines de mes toiles le dynamisme et la fraîcheur de ce mouvement tout en y apportant la douceur des courbes et des couleurs de Chagall.

: Votre univers est empreint d’une poésie chatoyante. Ces couleurs vives, rassemblées comme dans un patchwork diffus, ne traduisent-elle pas avant tout un enthousiasme, voire une frénésie de l’âme ?

Émilie Grison – Totalement ! Vous m’avez démasqué ! Mes toiles sont les reflets de mon âme et de mes émotions. Je suis une personne souriante, positive, dynamique, aimante, pleine d’énergie et qui croque la vie à pleines dents. Je crois que c’est aussi ce qui ressort de mon travail.

: Quelles techniques mélangez-vous pour arriver aux effets recherchés ?

Émilie Grison – C’est une excellente question. J’utilise l’acrylique, car c’est une peinture qui sèche rapidement. En revanche pour ce qui est de l’application, je me sers de beaucoup de choses : de mes mains, des pinceaux, du plastique, des couteaux, de bouteilles… Le fusain est présent également dans mes toiles depuis quelque temps. C’est une technique qui nécessité beaucoup de patience, de précision et d’observation.

: Je fais aussi des collages avec des papiers que je découpe avec les magazines que j’ai sous la main.

Concernant maintenant l’effet recherché, il y a des fois où je sais parfaitement ce que je veux comme résultat et parfois, au hasard d’un geste, d’un moment, se crée sur ma toile une tout autre chose qui me plaît. C’est ça pour moi la magie de la peinture : une découverte inattendue qui mène à une autre technique.

: La peinture est à la fois impression et narration. Quel est le côté le plus marqué chez vous ?

Émilie Grison – Chacune de mes toiles livre une histoire ; donc, j’opte pour le côté narratif.

: Vous qui êtes à la ville institutrice, auriez-vous aimé enseigner spécifiquement les arts plastiques ?

Émilie Grison – Non. Déjà parce que l’enseignement des arts plastiques nécessite une formation bien spécifique et je n’avais pas envie d’être exclusive dans mon enseignement.

Lorsque je peins, c’est mon moment d’« égoïsme » où je me retrouve en face à face avec moi-même et mes émotions. C’est quelque chose d’intime qui ne se partage pas. J’envisage l’art uniquement à travers les sentiments qu’il me procure et je ne crois pas que c’est ainsi qu’on enseigne les arts plastiques. Je laisse donc cette tâche aux spécialistes.

Néanmoins, j’attache une grande importance à développer la sensibilité artistique et culturelle de mes élèves en les amenant régulièrement au Musée des Beaux-Arts et à l’Opéra afin qu’ils découvrent un autre univers auxquels ils ne s’intéresseraient pas sans y être encouragés.

: À la suite de cette exposition au Papier timbré, vous exposerez le 3 mars dans le cadre de la journée de la femme. Expliquez-nous cette démarche ?

Émilie Grison – Suite au festival Talents Z’anonymes, le centre social de Cleunay m’a proposé de ré-exposer avec deux autres femmes artistes, du 3 au 20 mars dans le cadre de la journée de la femme.

J’ai trouvé cette idée d’autant plus excellente que je suis directement concernée par le sujet « parcours artistique de femmes ». Il s’agira d’expliquer ce que la peinture nous a apporté au quotidien dans notre vie d’artiste et de femme.

C’est aussi une excellente occasion de parler de sujets qui me tiennent à cœur et qui sont présents dans mes toiles : les femmes battues, leur courage, les ressources intarissables qu’elles ne soupçonnent parfois même pas pour s’affranchir, leur féminité, leur douceur…

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 23:33
http://www.unidivers.fr/enki-bilal-bd-coup-de-sang-couleur-air-rennes/

Pour Enki Bilal la couleur de l’air est au coup de sang

Ecrit par Dragan Bkric. Publié dans Unidivers

Publié le 07 nov 2014

Enki Bilal, le célèbre auteur de BD a présenté aux Champs Libres, le mardi 5 novembre, son dernier album, La couleur de l’air, troisième et dernier tome de la trilogie Coup de sang. Rennes a répondu présent à l’appel de l’Automne littéraire pour écouter Enki Bilal commenter sa vie d’artiste. La salle remplie, silencieuse, était subjuguée par l’invité qui a raconté sa trajectoire, ses sources d’inspiration et ses méthodes de travail.

Enki Bilal

Pour comprendre son parcours, Enki Bilal l’a inscrit dans les grandes tragédies de l’Histoire contemporaine. Un petit film a aidé à découvrir le travail du créateur dans son atelier parisien confronté aux malheurs de la planète. Sarajevo, l’hôtel Moskva de Belgrade, son chat, les déflagrations de la guerre d’ex-Yougoslavie et les visages graciles tourmentés de ses héros résonnent dans ses albums comme des réminiscences subjuguées, des flèches évanescentes renvoyées du passé pour interpeler le futur. Interrogé sur son existence peu commune, le dessinateur est d’abord revenu sur ses grandes périodes marquées par ce monde haletant, tendu, plein de dissension.

Il y a eu au départ la collaboration avec Christin où il traitait le fait politique et social de manière réaliste. Le communisme et le fascisme étaient alors des dangers manifestes pour l’humanité. Cela paraissait naturel de s’exprimer sur ces sujets. Puis il y a eu la guerre d’ex-Yougoslavie qui a fait éclore le Sommeil du Monstre et la tétralogie subséquente. Sans ce conflit transfigurateur, l’auteur déclare qu’il aurait peut-être été un simple créateur de BD gros-nez comiques. Qui sait…

Enfin, le cataclysme du 11 septembre est arrivé. Et l’obscurantisme actuel n’est que la conséquence des inactions des années 80 qui avaient déjà vu se déployer la barbarie des talibans dans une indolence totale de l’Occident. « Ce monde est vraiment inquiétant et aberrant », dit-il. Et rajoute que « c’est terriblement terrible ». D’autant plus qu’il avait tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises, comme lorsqu’il a anticipé l’attaque des twin towers dans le Sommeil du monstre à la manière d’un auteur de science-fiction, d’un Léonard de Vinci ou d’un Nostradamus moderne.

                                                                       

 

Est-ce la peur qui l’inspire ? demande l’animateur du débat. « Non, ce n’est pas la peur qui me pousse à créer, c’est plutôt l’horreur qui me tétanise. » Et pour l’auteur, c’est paradoxalement stimulant de s’épancher sur ce matériau cataclysmique. La gestion galvaudée de la mémoire et la répétition des erreurs du passé constituent le terreau de son terrain de jeu, le grain à moudre que crayonnent les pastels. Le dessin en est le moyen d’expression immédiatement utilisable et réalisable. Secondairement, il y a le plaisir apaisant de l’écriture, et plus encore celui de la construction du scénario par l’absurde qui se tisse tel un canevas sans que le scénariste en sache le dénouement final au préalable. Il reconnaît un côté jouissif à être le premier lecteur de sa création. Ensuite, il se retrouve parfois dans la peinture, qui, selon lui, est une activité spéciale, requérant du temps et de l’énergie. Enfin, le cinéma est une autre possibilité, mais plus compliquée à mettre en place, plus coûteuse bien sûr, surtout avec ses scénarios qui ne sont pas classiques.

 

L’auteur admet que ses héros ressemblent aux visages d’ex-Yougoslavie, au sien, et même à celui d’un acteur allemand. Concernant la technique, il a quitté sciemment le hachurage de ses débuts pour s’adonner plus librement à l’acrylique, la gouache et les pastels qui lui permettent de rehausser les valeurs des couleurs, véritables vernis chatoyant de ses planches à dessin. En la matière, le bleu est la couleur dominante. Le bleu de la mer, celui du ciel, et de l’optimisme qui est sous-jacent à son œuvre. Un second degré qui ne lui est pas reconnu d’emblée, mais dont il se réclame fortement. Un humour noir qu’il a sûrement hérité des pays de l’Est où il faisait bon relativiser afin de rendre plus vivable les conditions de vie insoutenables.

Son parcours talentueux l’a conduit jusqu’à cet album, La couleur de l’air, dernier-né de la trilogie amorcée par Animal’z et Julia et Roem. La construction d’Animal’z s’apparenterait selon lui à un western, celle de Julia et Roem à une pièce de théâtre, La Couleur de l’air à un road movie.

 

En effet, après les éléments terre et mer, Enki Bilal propose l’air symbolisé par une espèce d’arche de Noé concentrée dans un Zeppelin ayant aspiré en son sein tout l’attirail positif nécessaire pour reconstituer une nouvelle vie et recomposer un Nouveau monde. « Apoca-terra-lyptique » serait le mot triptyque qui pourrait figurer cet album fin de monde. « Je me rebelle, je me révolte, je me réorganise. » C’est ainsi qu’en lieu et place d’une intervention divine, la Terre prend en main l’avenir du monde suite à un dérèglement climatique qui a été la goutte d’eau de trop. Cette fable fait ressortir l’essentialité des puissantes créations humaines à travers notamment de fortes citations. Théodore Monod nous rappelle que « l’utopie, ce n’est pas ce qui est irréalisable, c’est ce qui est irréalisé ». Ainsi, la Terre prend le corps, elle nettoie, elle gère. « C’est extraordinaire, elle fait œuvre de morale ». Elle nous redonne une chance et ce n’est pas du hasard. Enki Bilal, par le truchement de l’immanence terrestre, scénarise dans La Couleur de l’air une réinvention du monde. Même les personnages perdent leurs noms après cette métamorphose. Tout est à recommencer en perspective d’une aube renaissante cristallisée par une réédition de couleurs paradisiaques bercées par le soleil et des sourires réapparus comme par la grâce d’une nature bienveillante.

La trilogie Coup de sang est un modèle alternatif suggéré par l’auteur. Après son présage sur la fin du communisme et sur les attentats du 11 septembre, ne serait-ce pas à nouveau un éclair de génie du dessinateur ex-yougoslave ? Enki Bilal vaut le détour. Plus que l’œuvre elle-même, le personnage attire notre esprit en demande d’artistes intelligents et généreux. Et le public intéressé et cultivé ne s’est pas trompé. Des questions lucides ont fusé : sur sa technique, son inspiration, sur la sensualité présente dans ses dessins, sur la question de Dieu, etc.

La trilogie Coup de sang d’Enki Bilal regorge de pressentiments. Verra-t-on un jour se propager ce scénario « apoca-terra-lyptique » ? Attendons le jour où comme disait Alphonse Karr « le soleil se cachera parce qu’il aura des horreurs qu’il refusera d’éclairer ».

 

Article publié sur Unidivers sur Enki Bilal et son nouvel album : La couleur de l'air

http://www.unidivers.fr/enki-bilal-bd-coup-de-sang-couleur-air-rennes/

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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 21:54
Entretien avec Erika Urien

Erika Urien - peintre

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Erika Urien : Mon inspiration va des collages dadaïstes des années 30 aux enluminures du moyen-âge en passant par le travail d’Alechinsky ou les peintures de Matisse. La récupération de papiers usagés porteurs de sens cachés ou non, le travail de répétition obsessionnelle de formes minuscules, l’utilisation de couleurs brutes sortant du tube en sont les manifestations les plus lisibles. Plus directement, je me sers de papiers rapportés de voyages dont les textures m’intéressent ou que je trouve beaux. Ils me permettent de ne pas créer ex nihilo.

Votre style pourrait se définir par du graphisme pictural qui, au final, donne à voir des sortes d’icônes de la nature. Cette écriture tendre et minimaliste ne tend-elle pas quelque part vers l’abstraction ?

Erika Urien : On peut en effet dire que ma manière de représenter la nature est plus proche du signe que réellement figurative. Ce n’est pas la vraisemblance qui m’intéresse, mais davantage une vision poétique. Mon évocation de la nature est onirique et la ressemblance avec la nature n’est pas mon propos.

La technique que vous employez, le cut-up, est-elle un moyen de rendre perceptible une autre dimension, « un cadre encadré » ?

Erika Urien : Le « cut-up » est une technique littéraire qui consiste à se servir d’éléments d’un texte découpé afin d’en produire un autre. Si ce n’est pas directement ce que je fais, j’utilise en réalité des éléments fragmentés et je les « ré-agence ». Préalablement à mes toiles, je travaille des dessins sur papier que je découpe et utilise dans des compositions de plus grande ampleur. J’utilise aussi notamment des fragments de journaux qui « nourrissent » mes fonds sans que ces morceaux ne soient forcément visibles en tant que tels. L’œil perçoit cette richesse malgré tout sans perika urienour autant l’identifier… Ce qui est trop évident est ennuyeux. Les dessins avec ces graphismes minuscules que je travaille avant de m’en servir comme matériaux sont remplis d’une sorte d’écriture automatique, de formes non figuratives que je décline de façon obsessionnelle. Les cadres dans le cadre au final peuvent être une façon de rappeler qu’une toile est un « cadre », donc un point de vue, donc une « fenêtre » ouverte sur une pensée, une rêverie, une absence…

Vous peignez une narration à variations multiples sous le trait de l’homogénéité. Cette histoire, d’où transparaissent en arrière-fond des arbres de vie, est-elle spécifique à cette exposition ou est-ce qu’elle est transversale à votre œuvre ?

Erika Urien : Mes toiles comportent en effet plusieurs plans qui sont créés par ces cadres et non par une utilisation de la perspective. Ces cadres et vignettes écrivent une histoire que le regardeur est libre de se raconter à lui-même. Le vertical et l’horizontal y sont toujours marqués et les formes s’équilibrent et s’imbriquent. Dans chaque toile se joue et se résout l’harmonisation des énergies féminines et masculines. L’arbre est un symbole universel et représente l’équilibre des forces par excellence. « Et si on avait besoin d’une cinquième saison ? » Celle de ce nouvel équilibre où les forces du yin et du yang s’équilibreraient enfin pour créer un véritable partage humain équitable. Les arbres apparaissent depuis quelques années dans mon travail, mais c’est la première exposition où j’en présente autant. C’était le moment pour moi de matérialiser cette forêt imaginaire. L’arbre est donc bien en filigrane dans mon travail depuis quelques années, même si dans cette série il s’impose davantage que dans les travaux antérieurs.

Définiriez-vous votre art comme de l’art moderne ? Et quelle place occupe cet art actuellement face à l’art contemporain et aux technologies ?

Erika Urien : Définir l’art est devenu très difficile. Je trouve le travail d’artistes conceptuels aussi intéressant que ce que je peux aimer la peinture en tant que telle. Peindre aujourd’hui est-il complètement dépassé face à l’existence des moyens technologiques actuels ? Je ne m’en préoccupe pas à vrai dire, mais je ne crois pas que cela soit le cas. Représenter mon univers intérieur et m’exprimer à travers la matière picturale me semble plutôt naturel, pour autant je ne milite pas pour cette forme de création plutôt que pour une autre. Aujourd’hui, beaucoup de notre vie passe par la machine « ordinateur », du travail plastique à la rencontre amoureuse, mais il est et ne reste qu’un outil. Je travaille la matière et l’écriture automatique comme un prolongement de ma propre matérialité. Je suis faite à 65% d’eau et je respire comme un arbre ! Je tiens vraiment à ce lien sensuel avec la matière quand je crée. Une toile peinte est cependant un objet matériel qui se rajoute au monde. Contrairement à la performance ou aux installations interactives, le temps de la contemplation de l’œuvre picturale n’est jamais en synergie avec le temps de création de l’artiste. Tout se vit dans la contemplation et en décalage avec celui qui l’a créée. Toutefois, j’aspire à faire évoluer mon travail afin d’y inclure une interactivité. Comment ? Je suis en train d’y songer…

Le travail traditionnel du peintre est-il désacralisé par le monde actuel ?

Erika Urien : Au contraire, l’ouverture offerte à l’expression artistique permet d’autant plus aux autres moyens d’expression d’exister. Au temps de l’invention de la photographie, on a cru que la peinture allait disparaître or cela lui a permis de s’approprier d’autres territoires d’expérimentation. Il en est de même aujourd’hui grâce à l’existence des technologies. À cet égard, le collage est une technique d’hybridation, ancrée de ce fait dans la modernité. L’art contemporain est friand de métissages, je ne sépare pas la pratique picturale du reste des expressions plastiques actuelles, qu’elles utilisent ou non les nouvelles technologies.

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1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 20:26
Recension de La condition pénitentiaire par la revue Le lien social
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16 novembre 2014 7 16 /11 /novembre /2014 17:08
Recension du livre de Tony Ferri, Le pouvoir de punir.

Recension du livre de Tony Ferri, Le pouvoir de punir.

 

 

 

 

http://www.psyetdroit.eu/wp-content/uploads/2014/10/DB-Le-pouvoir-de-punir.pdf

 


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16 novembre 2014 7 16 /11 /novembre /2014 17:04

 

Recension du livre Prière d'insérer effectuée par Adeline Scherman Nebojsa.

 

 

couv dragan.pdf-pages(1)

 

http://www.psyetdroit.eu/wp-content/uploads/2014/11/ASNDB-Prière-dinsérer2.pdf

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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 20:11

Le petit noir de Balkans de Dragan Brkic : arômes amers

Ecrit par invite. Publié dans > |, Littérature

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Le petit noir des balkans, brkic

Publié le 22 avr 2014

 « Ce qu’on devrait appeler miracle, c’est que l’homme arrive à comprendre un fait inexpliqué ». Ces mots de Dragan Brkic, si justes, nous plongent dans la Yougoslavie d’avant la guerre. La Yougoslavie fantasmée, celle qui a donné naissance, sans que l’on ne parvienne jamais à comprendre pourquoi, à l’une des pires boucheries du XX° siècle.

L’auteur part à la recherche de cette raison qui pourrait expliquer l’horreur et sur laquelle personne n’a pu encore mettre le doigt. Pourquoi la vie, d’un seul coup, se trouve déchiquetée ?

Le petit noir des balkans, brkicL’auteur fonce, avec la volonté de tout dire, celle d’être bien compris. Expliquer comme il faut « les rudiments de ce micmac « yougo ». Il faut déconstruire ces incompréhensions nouées au fil des pages de nos quotidiens, de nos mensuels et magazines, qui nous détruisent ou nous laissent muet de stupeur.

Un fil directeur tout au long de l’ouvrage : le café. Le petit noir des Balkans. Les personnages émergent des vapeurs de café. Autant de tasses comme autant de portraits : un vieux traducteur malade, la mère déracinée et perdue, le père… Peut-être nous aideront-ils à comprendre ?

Non. Ils laissent s’étioler le peu de vie qu’il leur reste, le peu de temps d’humanité encore disponible, pas encore gâchée et piétinée. Cet abandon serait presque comique si nous n’en connaissions l’issue tragique. Que peut-on faire encore puisque le destin est scellé ? Partager un dernier café. Et parler. Les mots qui ne servent à rien. Les laisser s’envoler, tout là-haut, là où quelqu’un comprend peut-être quelque chose. Mais on en doute : les mots sont si légers, une brise à dû les disperser avant qu’ils n’atteignent leur destinataire. Ils sont si légers qu’on est bien obligé de constater qu’il n’y a plus rien à faire dans ce monde où on aspire à un néant reposant.

« Devant nos tasses à café, la vie, sa dureté, sa beauté, c’était l’évidence même ! Il ne nous restait plus qu’à regarder et patienter, en songeant au moment où, à un endroit de cet espace-temps, nous nous retrouverions pour boire une tasse de café, en nous humectant le gosier de l’arôme de l’éternité – et que ce moment, ce morceau de temps, ça ne soit pas autre chose que ce fameux “rien” ».

Jusqu’à la fin. Avant ? On attend. Que le ciel s’effondre, que la terre tremble, que les voisins avec qui on s’entendait pourtant si bien ne brandissent leurs armes pour nous trouer la peau.

De quoi s’agit-il au fond dans ce livre ? Mener une réflexion ? Faire un état des lieux ? Plutôt établir le constat d’un pays qui se décompose. La description de cet état aujourd’hui disparu, si mal connu, qui a été le théâtre d’un des moments les plus durs de notre histoire. Où a-t-on planté la graine et quand ? Qui ? Qui est ce jardinier mal intentionné ? Dragan Brkic nous offre enfin l’identité du tueur : l’ennui. La « démission générale ». Voilà qui devrait nous pousser tous à réfléchir, avant que les tasses ne soient à nouveau brisées, que le café ait un goût amer et que la folie se déverse sur terre.

Adeline Scherman Nebojša

Le petit noir des Balkans, Dragan Brkic, 2004, 13€. Editions Publibook

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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 19:21

 

 

La toute petite fille monstre    link

 

 

Ecrit par Dragan Bkric. Publié dans > |, Littérature, Politique

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adeline scherman, fille monstre

Publié le 16 avr 2014

 La toute petite fille monstre (éditions Lunatique – 2013) est le premier roman d’Adeline Scherman Nebojša, ex-journaliste qui a vécu quelques années en Serbie. Oeuvre de fiction, le récit s’inspire de faits réels. L’écrivaine, amoureuse de l’ex-Yougoslavie, ne s’est pas lancée dans une œuvre facile.

S’essayer à raconter l’innommable, le crime de guerre, le caractère monstrueux de l’être humain, n’est pas une chose aisée. D’autant plus qu’elle s’y attache par le biais d’un conte philosophique, en éludant soigneusement l’usante trame narrative des récits de guerre, généralement adoptée par ceux qui se lancent dans ce genre littéraire polémique. A fortiori, pour relater l’histoire véridique du criminel de guerre Goran Jelisić et de sa jeune compagne Monika (les faits ont eu lieu en Bosnie-Herzégovine durant l’année 1992), l’auteur emprunte un style quasi lyrique, rythmé par des phrases aussi concises que métaphoriques, s’attachant à croquer de façon allégorique le tréfonds ignominieux de l’âme humaine pervertie par la mécanique libertaire du crime.

Monika Ilić Simonović

Pour décrire la monstruosité de Goran – l’homme –, l’écrivaine n’a nullement besoin de s’éterniser sur des images ou des faits, tellement l’Histoire regorge d’archétypes de ce genre d’olibrius assoiffés de sang. Sa transformation a été des plus simplistes : « Il faut croire que la guerre transforme les pêcheurs en bourreaux ». Le pauvre hère a tout de suite ressenti qu’avec une arme et un uniforme il accèdera à ce qu’il n’avait jamais eu auparavant : la puissance, la domination des autres, voire le respect (forcé) de leur part. Ainsi « la question du sens de la vie disparaît si la mort n’est rien de plus qu’une étincelle ».

En revanche, analyser l’expérience d’une meurtrière, la chose n’est pas commune. Les femmes vivent en général en marge des carnages. L’auteur, à travers les émois de cette jeune héroïne, interroge de manière sous-jacente sur la responsabilité du sexe féminin. Les femmes ne sont-elles pas censées avoir pour attributs la douceur, la maternité, la beauté, le désir, le sens de la préservation de la vie ? Ne doivent-elles pas alors assumer un rôle de gardienne face à la monstruosité masculine et la détresse des victimes ? Pourquoi ne pas imaginer une grève du sexe dans les situations de conflit ? Que nenni, rien de tout cela chez Monika constate Adeline Scherman Nebojša qui livre dans ce premier roman une véritable autopsie féminine du crime, en racontant la trajectoire (im)morale d’une jeune adolescente qui s’est entichée du machiavélique Goran, surnommé par certains le Adolf serbe – reductio ad Hitlerum bien facile, les crimes sont toujours plus rouges dans le charnier du voisin…

La jeune Monika avait 16 ans lors de sa rencontre avec Goran à Brčko, localité du nord de la Bosnie-Herzégovine sur le bord de la Save. Cette petite tête vide, électrisée par le nationalisme ambiant, s’éprend  du soudainement majestueux policier qui lui offre le pouvoir de faire souffrir à sa guise ses compatriotes. Bien vite, elle y trouve une quasi-jouissance charnelle. La narratrice – en quelque sorte le surmoi de Monika – avoue que « La beauté ne peut trouver son siège qu’à la frontière la plus ultime de la souffrance ». Et va jusqu’à se poser des questions sur le sens de la rapidité des exécutions. « Mieux vaut l’honnêteté d’une rafale de mitraillette que le supplice de l’espérance ». Et quel effet produirait sur elle d’épargner une victime ? À cela son for intérieur répond implacablement qu’« il n’y a pas de sens profond à la vie. Pas de sens qui transcende ». « La fidélité des morts est la seule sur laquelle elle puisse compter… »

Après la rupture avec Goran, sa quête intérieure se poursuit dans la vie normale et prosaïque en Serbie. Paradoxalement, la dureté de la paix la rattrape. « La stabilité prend possession petit à petit de son existence. »  « Et c’est terrifiant  pour elle. La tranquillité l’affole au plus haut point », car « à Brčko, l’explosion des règles lui avait offert l’opportunité d’assouvir une soif ». Mais la paix, c’est plus dur. « Elle n’est pas faite pour la paix », déclare la narratrice. En contrepoint du pointillisme de la guerre, « le bonheur n’est pas assez exigeant », se persuade-t-elle pour trouver en quelque sorte un fondement à la stupidité des crimes et des tortures.

adeline scherman, fille monstreSi bien que dans le réel, elle n’a strictement aucune raison d’être. « S’il n’y a pas d’utilité à la vie, pourquoi être constamment empêchée de profiter de cette incroyable liberté conférée par l’absence totale de responsabilité ? » La seule chose qui la faisait vivre, c’était l’attirance envers ses amants : Goran, Sergueï et Marjana. Mais elle ne les aimait pas finalement. Elle les utilisait chacun à leur façon : l’un pour la liberté, l’autre pour son épaule rassurante, et la dernière pour son innocence feinte. Au demeurant, Monika essaie d’être à rebours « comme il faut dans ce monde ». En fait, elle vit par défaut. Ce qui l’horripile au plus haut point après avoir vécu l’intensité existentielle de la guerre, c’est la morale sociétale. « Morale qui arrive directement dans le sillage de la paix. Mais la paix, au fond, c’est la servitude. La soumission aux impératifs de la cohabitation, aux conditions, aux compromis, aux obligations. Ce dont elle rêve, c’est un pays sans lois, sans églises, où seul le désir compte ». « Dieu que la paix est chiante » s’exclame-t-elle à foison.  Chez elle, « le Bien et le Mal ne sont dictés que par les impérieux ordres du cœur. »

En comparaison, la vie morbide avec Goran était beaucoup mieux. Mais, tout bien réfléchi, elle ne l’aimait pas ce gars-là. « Elle l’a choisi parce qu’il était un rempart et parce ce qu’il lui laissait la plus entière des libertés ». Son besoin à elle, au regard du vide, était de se sentir exceptionnelle. En cela, elle estimait avoir « le courage de la haine » qui lui donnait de la hauteur, sa grandeur à elle, considérant ses actes comme une règle de la Nature. Tant et si bien que si c’était à recommencer, elle égorgerait, éventerait de nouveau. Juste pour dominer son prochain, pour le plaisir d’exister plus intensément que dans la réalité normale…

Condamnations et femmes en noir

Les crimes de Goran ayant été condamnés par le tribunal international de La Haye à 40 ans de prison, ceux de Monika l’ont été par la Justice bosnienne à 4 ans. Deux autres femmes ont également été condamnées, une bosnienne et une croate. Y a-t-il une morale qui se détache clairement de cette histoire, si ce n’est celle évidente d’une page de barbarie ? Le lecteur découvrira la genèse criminogène romancée de cette femme « exceptionnelle » et les leçons qu’en tire l’écrivaine Adeline Scherman Nebojša.

Ce qui peut être rajouté à cette sorte d’allégorie sur l’essence libertaire, c’est l’émergence des protestations des femmes en noir à Belgrade dès le début de la guerre d’ex-Yougoslavie en 1991-1992. Ces femmes ont appelé à l’époque les mobilisables à la désertion et organisé depuis 1991 plus de 1000 manifestations dans 15 villes de Serbie, 3 du Monténégro et 3 autres de Bosnie-Herzégovine. Elles ont combattu avec leurs armes féminines devant l’indifférence générale des médias occidentaux qui s’attachaient plutôt à filmer la haine masculine. En contrepoint de Monika, qui ne savait pas quoi faire de sa vie, ces femmes avaient conscience de son intérêt, du besoin de règles, de religions, d’échanges.

Il faut lire ce petit ouvrage pour s’imprégner de la réalité humaine néfaste qui nous guette dans notre dos. D’une certaine manière, la littérature sauve cette Monika désespérée qui n’avait rien en sus du plaisir de la chair. Ni de foi, ni conviction, passions, centres d’intérêt, règles de vie…

 

La toute petite fille monstre, Adeline Scherman Nebojša, mars  2013, 18€. Éditions Lunatique, Le bas livet, 53380 La Croixille.

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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 20:21

La condition pénitentiaire, Essai sur le traitement corporel de la délinquance

Ecrit par invite. Publié dans > |, Faits de société, Politique

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La condition Pénitentiaire, Essai, traitement corporel, délinquance, Tony Ferry, Dragan Brkic

Publié le 23 oct 2013

 Au moment historique où une bonne partie de la société française et de son opinion publique manifestent les symptômes d’un « populisme pénal », où la sensibilité de l’époque est plutôt du côté répressif et punitif, et où la majorité des initiatives pour l’humanisation du système pénitentiaire sont souvent associées au laxisme et à « l’évangélisme pénal », le livre La condition pénitentiaire prend la distance réflexive et le discernement affectif par rapport au « sécuritarisme ambiant » de notre époque. Il en éclaire les questions sociétales fondamentales et les conséquences psychologiques de l’enfermement sur l’individu.

Loin des faits divers et des arguments sécuritaires qui dominent dans l’espace politico-médiatique, mais sans aucun relativisme normatif, les deux auteurs nous invitent à réfléchir sur les questions de fond qui concernent le sens d’une sanction et leurs conséquences sur le corps et le psychisme humain en mettant l’accent sur la subjectivité et la dignité humaine.

Dans la première partie du livre, le philosophe Tony Ferri nous éclaire sur l’évolution historique des mesures pénitentiaires et des traitements corporels jusqu’à l’époque contemporaine et la mise en place de la surveillance électronique. Influencé par le militantisme et le langage conceptuel de Foucault et de Baudrillard, et dans l’esprit déconstructiviste de Derrida, Tony Ferry nous montre que les moyens modernes de surveillance électronique portent en soi, malgré la volonté humaniste d’éviter les châtiments corporels, le risque de l’intériorisation d’une punition, de l’aliénation et de la perte d’autonomie d’un sujet.

À la différence de l’approche analytique et historico-conceptuelle de Tony Ferri, l’auteur Dragan Brkic, fortement influencé par le « rationalisme et le pragmatisme scandinave » en matière de réflexion pénitentiaire, propose une critique empirique et phénoménologique des effets de l’incarcération dans le monde moderne avec toutes ses conséquences somatiques, psychologiques, cognitives et émotionnelles. Il n’hésite pas à mettre l’accent sur le manque d’une réelle volonté politique pour améliorer la condition pénitentiaire contemporaine.

Malgré leurs différences stylistiques et méthodologiques, les deux auteurs arborent une grande cohésion conceptuelle et donnent l’impression d’une nouvelle vague universaliste et d’une sorte de contrecourant idéologique par rapport à notre époque caractérisée par la domination du tout répressif et punitif. Au moment d’un débat tronqué sur la réforme pénale, marquée par la proposition d’une nouvelle mesure de probation (la contrainte pénale), ce livre pose des questions essentielles pour notre époque :

Est-ce que le système pénal moderne socialise ou désocialise l’individu ?

Est-ce qu’il assagit la personne incarcérée ou la rend plus revancharde envers la société ?

Est-ce que les nouvelles méthodes de surveillance électronique – prétendument moins éprouvantes pour le corps – sont plus douloureuses psychologiquement ?

Les auteurs ne nous donnent pas de réponses tranchées et toutes faites, mais ils posent la question fondamentale de la nécessité rationnelle dans le traitement pénitentiaire sans jamais oublier la responsabilité individuelle. À une époque où l’on conçoit généralement la délinquance de façon émotionnelle et affective, l’attitude rationnelle et dépassionnée de ces deux auteurs apporte un équilibre indispensable aux recherches de nouvelles solutions pour un traitement pénitentiaire humaniste adapté à la société du 21e siècle.

                                                                      Dragan Teodorovic

 La condition pénitentiaire, Essai sur le traitement corporel de la délinquance, Tony Ferri et Dragan Brkic, (Harmattan, coll. « Questions Contemporaines », octobre 2013), 156 pages, 17€

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