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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 19:37
La compulsion de punir - Tony Ferri

Le fait punitif s’impose tellement comme une vérité incontestable dans notre société moderne que presque personne n’ose le remettre en cause ou du moins contredire la doxa qui, en faisant croire en une humanisation des peines, méprise la réalité de la tendance contraire d’aggravation, de massification et d’allongement dans la durée.

Après avoir bousculé l’idée de progrès pénal dans « Qu’est-ce que punir ? », dépeint les effets pervers du bracelet électronique sur le corps dans « La condition pénitentiaire », détricoté certaines illusions pénales dans « Le pouvoir de punir », Tony Ferri tente dans cet essai de comprendre et d’analyser l’origine du besoin vital de punir, tel un psychanalyste qui chercherait en arrière-plan de la psyché humaine collective les causes qui poussent la société à la compulsion de punir. Dès lors, il s’engouffre dans le labyrinthe psychanalytique pour faire ressortir les liens, décrits par A. Hesnard, sur lesquels repose la punition : mécanisme de canalisation et de polarisation d’une angoisse profonde de vivre. Selon cette approche, le réservoir d’angoisse est commun aux délinquants et aux non-délinquants, aux transgresseurs et aux punisseurs. De telle sorte que l’infraction et la punition sont deux éléments d’un même phénomène, à savoir celui de la tendance compulsionnelle. « Le transgresseur et le punisseur se rejoignent, coïncident même par leur capacité commune de frapper d’hostilité et de malveillance le semblable ». « La punition n’est rien d’autre qu’un moyen d’exprimer sa propre violence selon des canaux généralement admis et conformes à la loi, là où le transgresseur utilise des procédés qui sont jugés illicites » (p. 91). La différence est moins de nature que de degré. Car le monstre n’est jamais très éloigné de soi. En punissant, le punisseur ne se libère pas entièrement de son angoisse, il l’atténue seulement. Tandis que le transgresseur n’est pas coupable pour l’infraction commise, mais c’est parce qu’il est coupable d’avance qu’il transgresse la loi. Culpabilité et angoisse de vivre sont inextinguibles et partagées par tous. Mais alors comme expliquer l’existence d’un besoin intarissable de punir ?

Selon le philosophe, « le système punitif est un système qui repose fondamentalement sur le rejet de l’autre et les formes institutionnelles de l’hostilité ». « Il s’enracine dans les versants nauséabonds du désir, et s’apparente à une sorte de désir inversé, automutilé. » Invariablement, depuis le Code napoléonien de 1810, Tony Ferri explique qu’il y a eu une surabondance de textes répressifs. Entre 1810 et nos jours, le coefficient des condamnations a été multiplié par 30, bien qu’il n’y ait aujourd’hui qu’une utilisation massive de 60 infractions qui représentent 90 % des condamnations. À partir de 1970, le taux de condamnation a augmenté plus rapidement que le nombre d’habitants dans la population et le nombre de détenus a carrément doublé. Alors que le taux de réponses pénales, fierté des hommes politiques, est passé en dix ans de 67 à 85 %. Une véritable « jurisprudence d’anthropophages » comme le disait si bien Voltaire qui dénonçait déjà la barbarie de l’aggravation des peines. En fait, il y aurait deux attitudes conjointes qui participeraient à la pérennisation de la compulsion de punir : la soumission et la scénarisation. L’asservissement à la loi proviendrait de l’inaccessibilité à la question angoissante de l’origine. Le néant sartrien signifierait « l’illusion ontologique de s’en remettre à une quelconque nature ou essence » (p. 31) et inciterait à « la mauvaise foi ». Cette tentative de justification pousserait l’homme à jouer à ce qu’il n’est pas, à faire comme si, à en appeler à une pseudo-nature qui, par sa théâtralisation, le rassurerait. D’où la comédie humaine de la justice, du cérémonial qui entoure la fonction des juges pour masquer leur autorité d’apparat. Non seulement existe cette illusion d’un pouvoir suprême qui couvrirait la Justice, mais cette institution cherche aussi à se dédouaner « en instaurant un système de délégation d’une partie de l’application des peines aux secteurs administratifs et associatifs » (p. 33).

Au final, le procès se résume uniquement à la condamnation des actes de délinquance sans chercher à connaître les causes. En postface, le criminologue Loïk-M. Villerbu y voit un écart entre l’individualisation des peines et la personnalisation de la sanction pénale. Celui-ci préférerait d’ailleurs qu’on parle de « pratiques de soi, des autres et du monde » plutôt que « de carrières criminelles et de comportements ». Évoquant la notion de méchanceté punitive, Tony Ferri précise avec clairvoyance qu’« il y aurait un danger pour la pénalité à ce qu’elle vise à comprendre vraiment l’individu qu’elle met sur le gril, car autrement elle devrait certainement l’excuser » (p. 38). Du coup il faut tout faire pour rendre la parole de l’accusé inaudible. Désormais, la justice « force le trait, non pas seulement sur ce que le fautif a fait, mais sur ce qu’il pourrait faire de nouveau » (p. 45). Et regarder la personne uniquement à travers le prisme de cette méthodologie prédictive, actuarielle, présenterait un danger. Foucault avait prédit cette tendance en parlant d’une « morale de papiers d’identité ». Tandis qu’Alain Brossat compare ce mouvement d’assimilation de l’humain à « de la viande ». Cette façon de travailler rend d’autant plus aisé l’acte de juger autrui sous l’aspect compulsif qu’elle prend ses distances avec les individus qu’elle feint de connaître en personne, en chair et en os. Mais Tony Ferri souligne que « jamais un procès ne saurait traduire ce qu’il s’est passé comme ce qu’il s’est passé ». Cette faiblesse du système pénal lui rappelle que la justice est le bras armé de la violence d’État. Or, pour lui, il convient de ne pas blâmer la méchanceté des hommes, qui ne sont ni bons ni méchants par nature, mais plutôt, tour à tour, bons ou méchants en fonction des circonstances (p. 61). Malheureusement, cette distinction n’est pas prise en compte. « La peine consiste à faire souffrir le délinquant ». Elle vise à « faire mal au mal », à « dissuader », elle s’érige en « donneuse de leçon » (p. 65). Ainsi le punisseur croit protéger la société en se donnant des airs graves et solennels, malgré l’extravagance de la volonté de punir ! En effet, la peine infantilise, n’éveille pas le sentiment de la faute, n’est pas exemplaire, puise son origine dans les bas-fonds des instincts morbides de l’humain (p. 66-67).

Et même l’apparence d’évolution que présente un dispositif alternatif comme le bracelet électronique ne permet pas d’avancer sur le sujet. Le PSE (placement sous surveillance électronique) n’a pas permis de vider les prisons et renforce même les préjugés sur les condamnés car certains s’imaginent qu’ils ne font pas leur peine. Cette mesure est très ambivalente selon l’auteur. « Le PSE est à la prison ce que la prison est à la peine de mort » (p. 74). Entendons ici que sous des aspects positifs se déguisent des moyens répressifs autrement durs. Avec le PSE, « le placé emporte le modèle carcéral jusqu’à chez lui » (p. 72). Il y a ainsi, contrairement à la prison, une dissimulation des moyens de punir, une indiscernabilité qui s’interprète comme une inapplication des peines. Tandis que la peine d’enfermement est passée d’un régime d’application spatial à un régime d’application temporel. C’est la durée qui importe désormais. Le condamné est un dettier temporel. « Les pénalités contemporaines ont de plus en plus de prise sur la psyché, sur l’esprit des condamnés » (p. 85). Et de citer Foucault qui nous mettait en garde en évoquant « la possibilité d’une surveillance perpétuelle ». Effectivement, avec l’ère de l’hypersurveillance le pouvoir « se plaît à scruter et à fouiller dans les moindres détails ce qui n’est traditionnellement pas de son ressort » (p. 86). Le philosophe en conclut que « la société se judiciarise et devient punitive » par le passage d’une exigence de localisation, pas complètement disparue aujourd’hui, à une exigence d’assujettissement du temps de la vie individuelle. L’on comprend mieux alors les interfaces ambiguës entre la compulsion de punir contemporaine et la volonté de tout contrôler du pouvoir, de même que l’on saisit mieux la pensée du philosophe qui cherche à décrypter les dessous de cette volonté répressive inépuisable.

En postface, le criminologue Loïck-M. Villerbu comprend que le problème « soit celui de l’autorisation à punir, de son origine et de celui qui l’exerce, l’accompagne et y met fin, et bien en deçà ce que la peine veut dire […] » (p. 106). Selon lui, la peine n’aurait de cesse de chercher sa légitimité. À cette fin, elle a besoin « de démontrer son droit pour qu’on puisse l’imaginer innocente » (p. 109). Mais celui-ci préfère parler de sanction pénale que de peine, d’approbation que de désapprobation. La sanction en devient chez lui « le signe distinctif d’un écart à la norme ». Elle « témoigne de l’existence de normes suffisamment consensuelles pour qu’elles puissent se penser d’évidence » (p.107). La peine quant à elle « est la valeur négative attribuée à cet écart ». Il faut aussi que « les deux faces de la peine (punir et promouvoir) non seulement coexistent, mais s’échangent régulièrement leurs propres savoirs, se contaminent ou deviennent lieu d’extrapolations » (p. 108). Le scientifique perçoit dans cette distinction fondamentale le grand écart entre ce qu’est l’individualisation des peines et la personnalisation de la sanction pénale. Il en dénonce les insuffisances des sociologies quantitatives de gouvernance (actuarielle) qui proposent des réponses toutes faites en réaction à des typologies de délinquance créées à partir des modes d’entrée, sans considération de leur émergence personnelle. Il préfère parler de pratiques de soi, des autres et du monde que de carrières criminelles ou de comportement. « Chacun est une construction, assumable ou non. Il est fabriqué de ces réactions de l’environnement total, personnel, social et familial hétérogènes » (p. 109). En sorte que son approche du travail psycho-pénal se définit comme « un travail de subjectivation aux voies multiples et dont la fonction est de mettre en expérience, de faire expérience » (p. 110). Se référant au philosophe François Gros, il indique que juger n’est pas réconcilier, mais restaurer une distance. En cette perspective, il est nécessaire d’apprendre l’altérité de l’expérience de l’illégalisme dans le cadre du droit, en marge du droit. À cet égard, des professionnels doivent être « en capacité de faire appel, au moins, à quatre interrogations, quatre prescriptions » (p. 111), qui renvoient aux quatre cliniques référentielles du secteur probatoire : judiciaire, éducative, thérapeutique et médicale. Le questionnement de ces experts, qui pratiquent la rationalité empirique de la sanction pénale, est ce qu’il y a de plus intéressant : « qu’est-ce qui peut promouvoir le changement chez cette personne ? », « qu’est-ce qui marche le mieux ? ». Mais Loïck-M. Villerbu estime qu’ils ne sont pas assez interrogés et qu’en conséquence la littérature est pauvre en la matière. Concernant le propos de Tony Ferri, il précise bien que celui-ci ne remet aucunement en question l’utilité de la norme. Il traite de l’obsession compulsive de punir qui trouve son origine dans « l’évitement massif et quasi phobique de ce qui ferait péril en la demeure » (p. 113). Loïk-M. Villerbu fait le pari que « lorsque la peine aura retrouvé la sanction s’estomperont les ressentiments aveugles et massifs et le sadisme à peine masqué de punir ». Comme remède, il propose la justice restaurative, à condition « de renoncer à l’illusion de pouvoir effacer le passé ».

En préface, le philosophe René Schérer appuie la pensée de Tony Ferri en évoquant un livre renversant, qui libère, qui met sur la voie d’une autre manière d’aborder nos contraintes.

La compulsion de punir, Tony Ferri, L’Harmattan, mai 2015, 13.50 euros. Préface de René Schérer – Postface de Loïk-M. Villerbu

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 19:16
Yann le Meur
Yann le Meur

« Délivre-nous du mal » est une fresque historique qui plonge dans la Bretagne traditionnelle de la première moitié du 20ème siècle, dans laquelle l’auteur s’interroge sur le sens de l’éducation rigoriste de l’enseignement. Le frère Isidore Castonec est mort, son oraison dithyrambique prononcée. Le narrateur en profite pour ressusciter sa mémoire et rappeler au monde ce que les enfants ont eu à subir auprès de lui, et peut-être aussi d’autres instituteurs tellement la méthode forte était alors employée pour éduquer les écoliers. L’action se déroule dans la commune de Kerflour, à l’école Saint-Tudal, dans la congrégation des Frères de Ploërmel. Pour former les jeunes, leur apprendre le bon français et l’arithmétique, le frère Castonec, surnommé Torrébenn, c’est-à-dire « il nous casse la tête », utilisait la pédagogie du passage à tabac. Le héros, le petit Koalïg, se souvient de la terreur que répandait cet enseignant, des châtiments corporels prodigués pour lutter notamment contre les bretonnismes, le mauvais français en sorte. Humilié, apeuré, apitoyé, le petiot se révolte et constitue un clan secret pour faire l’inventaire des brimades et combattre la violence. Mais celle-ci est trop bien ancrée dans la culture traditionnelle, soutenue aveuglément par le blanc-seing donné par les familles. L’époque était à la fois rustre et belle. L’écriture, réaliste, réussit à transmettre sa simplicité, en dépeignant des années merveilleuses, un âge d’or breton en dépit d’une négation de l’identité par le jacobinisme républicain et des difficultés économiques dues à l’enclavement. Le narrateur, offusqué, n’arrive pas à comprendre la méchanceté de cet homme… Il va donc aller fouiller du côté de son passé pour mieux saisir le personnage, afin de décrypter sa vraie nature – assez surprenante après coup… Il va alors réagir, vouloir délivrer ce frère du mal. Comment ? C’est là que l’intrigue se corse, mêlant la réalité et la fiction…

Yann le Meur nous apprend à l’occasion de la sortie du livre qu’en 1965 à Châteauneuf-du-Faou son maître d’école périra après lui avoir saisi des mains son cahier de mathématiques ! Un événement vraiment intriguant, sinon exceptionnel. Est-il lié à l’épilogue du livre ? Chacun se fera son idée. L’intérêt du texte est de nous remémorer l’époque et de mettre en perspective cette pédagogie dure surannée avec l’actuelle pédagogie gentille et désarmée… Délivre-nous du mal – Yann le Meur – Coop Breizh, 133 pages, 11,90 euros. Yann Le Meur est originaire de Châteauneuf-du-Faou. Il préside la société Ressources Consultants et exerce comme professeur associé à la Faculté de sciences économiques de Rennes 1. C’est un homme très investi dans la vie culturelle bretonne : Sonneur émérite, il est à l'origine du Printemps de Châteauneuf, festival de musique bretonne.

Il a écrit : Sonneur, récit, Éditions Coop Breizh, 2003. Les ironies du destin, récit, Éditions Coop Breizh, 2012. Sur la braise, chroniques, Éditions des Montagnes noires, 2012.

Délivre-nous du mal - Yann le meur - Coop Breizh - 11.90 euros

Délivre-nous du mal - Yann le meur - Coop Breizh - 11.90 euros

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Published by dragan - dans Articles
15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 17:37

http://www.unidivers.fr/pascal-rouge-malaise-au-travail/

Le Rennais Pascal Rougé lutte contre le malaise au travail.

Ecrit par Dragan Brkic. Publié le 03 juin 2015

Pascal Rougé est un habitué des essais tonitruants. À travers sa petite maison d’édition, les Éditions le temps qui passe, il invite le lecteur à réfléchir sur des idées souvent simples mais essentielles pour notre existence. Comme dans cet opuscule où il s’attaque – frontalement – au phénomène du « malaise au travail ». Pascal Rougé souhaite « redonner à la figure du salaud sa dignité conceptuelle en élevant cette insulte au niveau d’une catégorie philosophique ». Pari quasiment tenu !

Rendant hommage en préface à un salarié de la Poste qui s’est suicidé dans l’agence où il travaillait à Rennes, le lecteur rentre d’emblée dans la problématique sombre de l’écrivain : « Pourquoi cela alors que la vie pourrait être tout autre ? » « Des salariés sont embauchés dans une entreprise et se trouvent soudainement ou progressivement confrontés à des situations professionnelles d’une violence effroyable » (p. 2). « Des chefaillons sadiques », nommés en l’occurrence « salauds incurables », s’attaquent en premier à l’identité professionnelle des victimes. Par là même, « ils s’appliquent à transformer leur propre folie personnelle en principe normatif pour la conduite de leur entreprise » (p. 3). Ce sont des pervers qui séduisent d’abord pour ensuite accomplir leurs méfaits (p. 9). De vrais petits führers paraphrase l’auteur (p. 6) établissant un parallèle entre le nihilisme dans la sphère professionnelle et les régimes totalitaires (p. 4). Et malgré les abus de pouvoir manifestes, une impunité totale demeure en la matière (p. 6). À cet égard, ce qui l’inquiète au plus haut degré, c’est l’existence d’une omerta institutionnelle qui ferme les yeux devant l’ignominie (p. 7).

Pascal Rougé fournit ses explications. Il trace une dégradation des conditions de travail depuis le servage du moyen-âge jusqu’à l’étouffement psychologique et social des ouvriers des manufactures au XVIIIe siècle. Des dommages qui se sont accentués dans les années 1980 avec la prise de contrôle de l’économie par les marchés financiers (p. 17). Ce qui aurait rendu les rapports de force encore plus inégaux qu’avant (p. 19). L’écrivain s’interroge par ailleurs sur la responsabilité des normes structurelles comme de ceux qui les appliquent. Pour la plupart des analystes du travail, le management contemporain engendrerait clairement des risques psychosociaux. Ce qui fait écho aux travaux du sociologue Jean-Philippe Bouilloud, lequel met principalement en cause la technologie entrepreneuriale comme source de mal-être au travail (p. 27). De son côté, Pascal Rougé repère une interpénétration entre l’idéologie des structures managériales et le comportement naturel des chefs autocratiques. En d’autres termes, c’est le management sourd et aveugle qui est fautif et condamnable. En pratique, ce n’est plus le savoir-faire traditionnel – le métier – qui détermine les conditions de travail, c’est la mise sous tension des acteurs de l’organisation qui conditionne le travail. À cause de la défaillance des systèmes d’évaluation, la réussite individuelle méritocratique des salariés passe par l’échec des autres (p. 26). Ainsi, la jouissance barbare à faire souffrir des petits roitelets est renforcée par les valeurs imposées d’une économie ultralibérale (p. 28).

Dès lors, Pascal Rougé en arrive au laminage psychologique ritualisé (p. 7) ; la placardisation constituant une souffrance terrible (p. 30) ! Pour la victime, la seule solution est : démissionner, se mettre en arrêt de maladie ou rentrer dans la dépression, jusqu’à parfois se suicider. Terrible, oui : la psychologue Marie Rezé évoque des suicides qui sont dédicacés par les victimes au bon souvenir de leurs tyrans (p. 17). Pascal RougéPourquoi personne ne vient en aide à ces personnes en détresse ? Pascal Rougé évoque alors une forme de solidarité de pleutres qui donne sa vraie mesure uniquement dans le conflit (p. 11). Des courtisans dont la raison de vivre est la domesticité ; des indifférents qui pratiquent une sorte d’autisme collectif. Quant aux quelques résistants, ils demeurent impuissants, en dépit d’une conscience acérée, devant une hiérarchie manipulatrice qui ne consent à dialoguer que pour mieux étouffer la contestation (p. 11 à 14).

Pascal RougéPar rapport au statut du harceleur, Pascal Rougé souhaiterait « redonner à la figure du salaud sa dignité conceptuelle en élevant cette insulte au niveau d’une catégorie philosophique ». « Un gros plein d’être » comme disait Sartre. Au travail, c’est celui qui a le sentiment autosuffisant de son importance sociale […], distillant le venin de la malveillance selon son bon vouloir (p. 18). « Il n’est pas comme le méchant qui fait le mal pour le mal, mais lui fait le mal pour le bien à soi » (p. 19). Tout bien considéré, cette pratique est absurde : le coût social est élevé et la richesse nationale amputée. Pourtant, l’article L122-49 du Code du travail proscrit le harcèlement moral ; l’article L4121-1 stipule que « l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs » (p. 33). La réalité montre néanmoins clairement une distorsion entre la pusillanimité du droit du travail et la toute-puissance d’une économie mal encadrée.

Reste que Pascal Rougé relève des chiffres des procédures qui indiquent une inversion de tendance en faveur des victimes (p. 24). En sus, il avance des raisons plus psychologiques et philosophiques : le malaise, la souffrance et le suicide au travail pourraient être liés au désespoir social. Ce dernier se définirait comme l’impossibilité d’être soi dans un monde fini. Le dilemme du désespéré se résume ainsi au déchirement tragique entre l’être qu’il est, la conscience qu’il a de lui-même et l’idée qu’il voudrait être par rapport à la mort. L’homme se rend compte que tout ce qu’il a patiemment construit ne sert à rien finalement (p. 35). Adam Smith travail Adam Smith En définitive, « la forme générale de tout travail est contraignante, parfois aliénante ». Malgré tout, « c’est grâce au salariat que l’individu achète sa liberté, autrement dit son autonomie » (p.37). Car le travail a également des vertus. Il participe à la construction identitaire de soi tout en étant une source d’enrichissement personnel. Le travail est le moyen par lequel l’homo faber se crée et crée des valeurs. « L’idéal constitutif de tout salarié est de travailler dans des conditions où le plaisir domine tout en créant des richesses à travers la production de bien et de services divers » [A. Smith] (p 37). Ces beaux préceptes laissent le philosophe perplexe, car « la réalité de l’exécution du travail est âpre, laborieuse, source d’insatisfaction et de griefs » (p. 38). Une véritable dépersonnalisation s’opère même chez l’ouvrier. Tout compte fait, la maigre socialisation acquise ne pèse pas lourd face à la volonté de l’homme de s’en délivrer.

L’idéal pour Pascal Rougé consisterait alors à revenir aux cinq fonctions du travail formulées par la psychologue autrichienne Marie Jahoda : imposer une structure temporelle de la vie, créer des contacts sociaux en dehors de la famille, donner des buts dépassant les visées propres, définir l’identité sociale et forcer à l’action (p.38). Marie Jahoda Marie Jahoda (1937) Selon cet aspect, le travail permet d’agrandir son action sur le monde sans le subir. « C’est dans l’œuvre qu’il fait que l’homme trouve un prolongement de lui-même sous la forme d’une incarnation de ses idées » (p. 39). L’auteur va encore plus loin en vantant les mérites des œuvres d’esprit ou humanitaire qui contribuent au progrès de l’humanité (p. 40). Il avance que « le travailleur fait aussi cela pour lui-même, pour son bonheur » (p.41). Dans cette perspective, il s’inscrit dans les pas de Karl Marx pour qui la volonté d’émancipation induit d’échapper à une division du travail réductrice. Pascal Rougé en appelle dès lors à combattre pied à pied ces micro-dictatures (p. 42). « L’idéal serait une prise de conscience collective et émancipatrice qui congédie, une fois pour toutes, ces petits chefs perfides » (p. 15). Au regard de la forme travestie du délit et des compromissions sociétales sur le sujet, la tâche apparaît ardue. Pascal Rougé décrypte le phénomène sous toutes les coutures : utilisant l’amplification pour désigner le coupable et proposant une quasi-guerre morale entre les « courageux » et les « salauds ».

Aux éditions Le Temps qui passe :

Penser le Monstre (2009), prix : 5 euros.

La Perversité suivi de La Philosophie de Sade (2009), prix : 5 euros.

Journal d’un professeur de philosophie tome 1 (2010), prix : 5 euros.

Journal d’un professeur de philosophie tome 2 (2010), prix : 5 euros.

Le Principe d’Hospitalité, réflexion sur les Sans-Papiers (2010), prix : 5 euros.

L’expérience du Quotidien (2011), prix : 5 euros.

Les Ecrivains-Voyageurs, entretiens avec Jacques Lacarrière et Michel Lebris (2011), prix : 6 euros.

Journal Politique Critique tome 1 (2011), prix : 6 euros.

Journal Politique Critique tome 2 (2012), prix : 6 euros.

Journal Politique Critique tome 3 (2012), prix : 6 euros.

Le Phénomène Pornographique (2012), prix : 6 euros.

Jacques Josse, écrivain, poète et éditeur (2013), prix : 6 euros.

Articles : les Situationnistes, Albert Camus, Xavier Grall, Antoine Blondin, Jack Kérouac, Léon Bloy, Éloge du Bonheur (2013), prix : 6 euros.

Malaise au Travail (2014), prix : 6 euros.

Entretiens philosophiques avec A. Comte-Sponville, P.H Frangne et J. Gagnepain (2014), prix : 6 euros.

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? (2014), prix : 7 euros.

De quoi le poète est-il le nom ? Entretiens avec E. Guillevic, J-P. Hameury, Y. Le Men, J-L. Steinmetz, P. Tanguy, J.-L. Trassard, prix 7 euros.

En vente dans les librairies Forum du Livre, Greenwich, Planète IO, Pecari Amphibie (place Saint-Anne), Point-Presse (place Saint-Anne) L’Encre de Bretagne, Blindspot-Les angles morts (rue Poullain Duparc) , à Rennes. Page 5 à Bruz et à la Maison de la Presse à Pont-Réan, au prix de 7 euros

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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 20:10

Recension parue dans la revue européenne de psychologie et droit

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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 19:54
https://www.ccja-acjp.ca/pub/fr/recension-le-pouvoir-de-punir-qu-est-ce-qu-etre-frappe-d-une-peine/

La recension sur le livre Le pouvoir de punir a paru dans la revue canadienne de justice pénale :

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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 21:40
Recension de Punition et risque

Punition et risque, Les geôles du quotidien. Studyrama, février 2015.

Punition et risque est un ouvrage commun au criminologue-clinicien Erwan Dieu et au philosophe pénologue Tony Ferri, qui ont décidé d’exprimer leurs inquiétudes sur les dérives du « punir le risque contemporain ». Pour donner du relief à leurs analyses, ils ont confronté leurs discours à la réflexion, en préface, du philosophe Michel Onfray et, en postface, à l’expertise de la psychologue Astrid Hirschelmann.

Dans la première section, Erwan Dieu met le focus sur les notions de risque et de dangerosité, et sur les étiquettes sociales générées par cette société angoissée et précautionneuse. Se référant à nombre d’auteurs en sciences humaines, il pose les contours de cette société du « risque zéro ». Une société du contrôle immodéré, refusant de souffrir, qui crée elle-même machiavéliquement le danger, où les populations sont dressées, où des étiquettes sociales sont fabriquées, et où il faut à tout prix réinsérer le sujet « responsable » et neutraliser l’individu dangereux. Dans un tel « univers » orwellien se produit la surpénalisation en raison de l’exposition excessive (pornographique) de l’émotion des victimes. Les criminels et les récidivistes y sont plus mécaniquement et sévèrement punis alors que les autres délinquants, quantité non négligeable, le sont moins mais sont soumis à des contrôles de plus en plus envahissants et pernicieux. Nous sommes passés de la domination de l’être humain par l’emprisonnement à la subordination par l’évaluation de sa dangerosité potentielle. Des outils aseptisés (logiciel APPI, DAVC, outils actuariels), appelés « dispositifs » par les psychologues-criminologues, servent de médias utilitaires au système politique et économique en place. Le Diagnostic à visée criminologique, DAVC, affirme l’auteur, « c’est de la poudre aux yeux qui légitime les difficultés du système social ». Dans cet environnement dangereux, punir le risque, c’est finalement refuser de travailler sur les déclencheurs cachés de la violence, c’est dissimuler la réalité pour un bien social théorique, et c’est reconnaître l’impossibilité d’effacer le passé. L’Homme est seul, sans Dieu, avec la société comme unique garant de la Justice. Il faudrait quelque part compenser ce manque céleste : la veille et l’hypersurveillance peuvent inéluctablement se mettre en place… L’Homme en devient un délinquant potentiel qui s’ignore.

C’est justement cette société de l’hypersurveillance que Tony Ferri dénonce dans la seconde section du livre. Le philosophe pénologue replonge dans l’antiquité et la période romaine pour mieux illustrer le basculement opéré durant la période moderne de l’investissement du sujet de la sphère publique dans la sphère privée. Ce tournant a vu le règne du propre et du self avoir préséance sur le commun, en opposition à l’ancienne époque, fondatrice de l’Occident, où la polis prédominait. Maintenant, le domicile c’est la sécurité, le lieu de l’égalité et de l’affirmation du soi. Alors que la politique est considérée comme un espace de violence et d’inégalité. Le modèle économique n’a pas été sans incidence sur ce bouleversement, car « l’ordre économique commande l’ordre politique ». La société de consommation en est une preuve flagrante. Et plus la sphère privée prend de l’importance, plus l’État se retourne vers elle pour y ré-exercer l’influence perdue, ce qui n’est pas sans effet sur le droit et le pénal. On observe en effet une judiciarisation de la sphère privée qui devient désormais un enjeu de pouvoir, ainsi que le lieu du contrôle et du redressement par les pouvoirs publics. Il y a une véritable instauration d’un panoptique privatif. Panoptès surveille à travers de nombreux dispositifs. Mais c’est une surveillance de plus en plus sophistiquée et apprivoisante. La pénalité du 21ème siècle procède d’un véritable processus d’animalisation de l’humain. Et, contrairement aux sociétés traditionnelles qui offraient plus de souplesse, le pouvoir de punir et la sanction demeurent dans les mains de l’État, unique prescripteur d’une justice inquisitoire qui s’applique au grand dam des victimes. Tony Ferri anticipe les conséquences de cette appropriation de la sphère privée par le pénal, en figurant une société de plus en plus gangrénée par la technologie panoptique. La publicisation du domaine familial est un signe de ce virus impudique. Et le philosophe voit dans le fait même de résister l’œil accusateur de la violence étatique. Pour éviter les soupçons, il faudrait dire qu’ « on n’a rien à cacher ». Nous naviguons dans ce que G. Anders dénomme le totalitarisme doux.

Ces deux approches du « punir le risque » sont complétées par des entretiens avec le philosophe Michel Onfray et la psychologue-criminologue Astrid Hirschelmann.

En préambule, les deux auteurs interpellent Michel Onfray sur le sens de la pénalité moderne. Celui-ci essaie naturellement de sortir du rideau classique des évidences premières sur le droit de punir en arguant, comme Foucault, qu’il importe de repenser toute l’économie du punissable dans notre société. Lui situe l’origine du droit punitif dans le déséquilibre causé par la liberté accordée par Dieu aux êtres obéissants. Pour en jouir opportunément, il vaut mieux alors naître riche que pauvre. Une population de démunis qu’on retrouve d’ailleurs en majorité en prison, générée par le libéralisme qui crée lui-même les conditions de la délinquance. Devant ce fait établi, il souligne l’inconséquence du « nihilisme généralisé, de la gauche et de la droite, qui les conduit à ne plus penser, à utiliser la prison bêtement comme on utilise une voiture ». Michel Onfray voit dans cette indolence la marque de l’échec de la vision du monde des bien-pensants qui font les lois. En vrai, l’honnêteté serait de reconnaître que le détenu est emprisonné pour des raisons politiques et sociales. En lieu et place de la répression de la malédiction d’être né pauvre, le philosophe déconstructiviste propose alors le modèle de la justice réparatrice. Car, en définitive, la prison crée plus de problèmes qu’elle en résout. Dans le même registre politique, il poursuit son discours de façon convaincante en considérant que la dangerosité ne sert que les puissants, ceux qui ont quelque chose à préserver. À cet égard, la droite et la gauche libérales, et celle souverainiste, ont ceci en commun de considérer la prison comme un mal nécessaire, qu’il faut juste humaniser. Les politiques pénales se contentent donc de construire des prisons et de créer des dispositifs alternatifs. Michel Onfray compare ces politiques à de la bière sans alcool ou à la cigarette sans nicotine. Dans le même genre, il compare le bracelet électronique à un boulet virtuel qui fait de la prison sans la prison. Il préférerait un système punitif basé sur des formes alternatives de sociabilité. Mais précise-t-il, il convient de prêter attention à ne pas inverser les valeurs en permutant les rôles de coupable et de victime. Au demeurant, le philosophe conçoit une division binaire classique du modèle politique qui sous-tend l’idée que la gauche prend traditionnellement fait et cause pour les coupables en incriminant la société dont elle veut se débarrasser et l’idée que la droite affirme qu’il ne faut penser qu’aux victimes en revendiquant en leur nom une réparation que la société exige pour maintenir l’ordre (p. 19). Lui ne souhaite tomber ni dans l’un, ni dans l’autre panneau. En libertaire, il considère dans un même mouvement le droit du coupable à la compassion et celui de la victime aussi. Mais pas question que la victime soit lésée à la fois par le coupable et par l’idéologie qui refuse la culpabilité du coupable pour la reporter sur la seule société. Il récuse vivement le gauchisme culturel qui inverse les valeurs et fait du coupable une victime de la société et de la victime une quantité négligeable. Pour lui, ce gauchisme culturel est un accélérateur terrible du succès du FN.

Astrid Hirschelmann, enseignante-chercheuse dans le domaine de la psycho-criminologie apporte la touche finale, d’expertise, à ce livre aux approches à la fois différentes et consanguines. L’universitaire se dit avant tout intéressée par les fonctions de régulation humaine de la violence. Son travail de recherche s’étend en amont, de la criminogénèse, en aval, jusqu’à la réaction sociale et la tentative d’élaboration psychique ou de prévention sociale du passage à l’acte. Après lecture, elle décrit les auteurs comme possédant « une fougue militante pour les droits de l’homme et la liberté humaine qui se heurte à l’intransigeance de notre sentiment d’insécurité croissant ». Ceci dit, elle adhère sans détour sur le constat général de besoin profond de réformes, et souhaite que cette réflexion commune devienne dans un futur ouvrage force de proposition. Sur la notion de dangerosité, elle l’explique comme étant difficile à définir. Celle-ci est désormais articulée au risque, à la probabilité de récidive. Pourtant le lien direct ne va pas de soi. L’appréciation d’une potentialité de danger et l’appréciation d’un risque de récidive ne doivent pas se confondre. Ce qui peut être avancé, c’est qu’il n’y a pas de récidive sans dangerosité préalable. Or, l’inverse n’est pas toujours vrai : la violence n’entraîne pas automatiquement une récidive. Le comportement antérieur n’a pas forcément une valeur prédictive. Et la complexité de la dangerosité tient en ce qu’elle est multiple, car elle peut être psychiatrique, criminologique, ou les deux à la fois, pénitentiaire. De là découlent des diagnostics distincts, psychiatrique ou criminologique de danger, pénitentiaire, social et judiciaire. Au vu des champs et pratiques disciplinaires interpellés par l’expertise sur la dangerosité, le consensus n’est pas facile. Il faut sans cesse réinterroger les méthodes, des psys notamment, au regard de la demande de la PPSMJ (population pénale sous mains de justice) qui évolue. Astrid Hirschelmann concède qu’il soit difficile d’évaluer, mais c’est une nécessité dans une société où, d’autant plus, nous évaluons toujours avant de prendre des décisions. Refuser l’évaluation serait encore plus dangereux ! Les obligations et les injonctions participent clairement au devenir des PPSMJ. « Cet espace de contrainte peut devenir un lieu de facilitation (Lehnert, Villerbu, Ambrosio, 2008) pour faire émerger une demande, entamer un travail sur soi ». L’objectif des interventions doit donc être la personne reconnue dans ses différentes dimensions, et non plus la personne réduite à ses déterminismes. Travailler le risque a le mérite d’engager une réflexion sur l’incertitude. Il faut oublier les schémas préconçus pour accompagner la personne avec bienveillance dans son cheminement de façon à l’aider à s’aider. Le soin vise la restauration du sujet comme personne autonome. Nous nous dirigeons vers une clinique de l’accompagnement. Le travail social doit opérer un véritable tournant historique qui nécessite de prendre des risques : celui de faire confiance et celui d’admettre qu’on peut se tromper… Concernant l’hypersurveillance, le vrai danger selon elle, c’est la tendance à l’hyper-responsabilisation du sujet vis-à-vis de ses actes et de sa dangerosité potentielle, et une réduction des causes à ses propriétés personnelles. Le même phénomène dans le milieu institutionnel serait produit par l’application des connaissances a priori, par une hyperspécialisation ou un enfermement disciplinaires. Fort heureusement, ce n’est pas vraiment la tendance actuelle. Et c’est à ce titre que le concept de dispositif comme mode de gouvernement devient important. Le dispositif est une structure fonctionnelle qui gère une urgence, celle de la récidive. La prise en charge des PPSMJ implique que le professionnel s’intègre dans un dispositif qui articule justice et cliniques éducative, sociale et thérapeutique. Quelle est la fonction exacte de ce praticien ? Un clinicien, à l’écoute des sujets, ou un agent de contrôle… Une inquiétude demeure quant à la juste définition de ses missions. Il faudrait éviter de trop le responsabiliser et de l’isoler. La réussite passe par le partage des informations et le travail en partenariat. Les dispositifs évoluent en fonction des enjeux éthiques et encouragent à travailler le lien. Car la punition uniquement soumise aux préceptes moraux est inutile et inefficace. En revanche, la sanction comme transgression d’une limite est nécessaire et structurante. Dans cette perspective du prendre-soin, du care, la justice n’est pas simplement une institution qui vise à appliquer la loi, mais une instance qui vise à restaurer les sujets.

Les quatre auteurs ayant participé à cet ouvrage nous offrent des visions différentes par leurs approches mais qui s’additionnent fort justement par le souci commun d’une meilleure justice qui serait capable de prendre en charge plus intelligemment ses clients. L’apport de Michel Onfray est intéressant car c’est un philosophe reconnu qui prend la parole pour dévoiler la vérité sur les origines de la délinquance avec la simplicité et fulgurance de son discours. Celui d’Erwan Dieu nous montre de manière chirurgicale les travers des notions de dangerosité et d’étiquettes. Tandis que l’approche historique et anthropologique de Tony Ferri nous éclaire sur les corrélations de la sphère privée, de la famille, du mariage, de l’évolution du droit, et l’intrusion de la sphère publique par le biais de l’hypersurveillance. Enfin, Astrid Hirschelmann amène sa touche universitaire structurante pour recentrer le débat sur un accompagnement qualitatif des PPSMJ. Le corpus demanderait une médiatisation du débat. Malheureusement, lorsqu’il y a débat, les médias utilisent le discours du populisme pénal pour séduire de manière simpliste l’auditoire.

Par Dragan Brkić, écrivain, ex-conseiller d’insertion et de probation.

Punition et risque, Les geôles du quotidien. Erwan Dieu, Tony Ferri, Michel Onfray et Astrid Hirschelmann. Studyrama, février 2015. 19,90 euros.

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12 avril 2015 7 12 /04 /avril /2015 09:34
Quartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël Leny
Quartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël LenyQuartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël Leny
Quartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël LenyQuartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël LenyQuartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël Leny

Quartier kurde de Ben U Sen photographié par François Legeait et Gaël Leny

François Legeait et Gaël Le Ny photographient le quartier kurde de Ben U Sen.

Ecrit par Dragan Brkic. Publié dans Unidivers.

François Legeait et Gaël Le Ny sont des photographes engagés. Ils exposent à l’Antipode de Rennes 24 photos sur le quartier kurde de Ben U Sen, situé dans la ville de Diyarbakir au sud-est de la Turquie. En préambule d’un livre sur le même sujet qui paraîtra début mai aux éditions de Juillet accompagné de textes du chanteur Élie Guillou. François Legeait a réalisé auparavant 4 ouvrages avec ce même éditeur, anime des ateliers photos et s’est intéressé à l’Irlande, le Cambodge, la Palestine et aux migrants de Calais. Gaël Le Ny est professeur de photographie à l’école MJM de Rennes et s’est investi pour le peuple kurde depuis 2002. C’est à l’occasion d’un reportage en Palestine, à Haïfa, qu’ils se sont connus. Les deux comparses ayant en commun un intérêt pour les peuples opprimés et les populations en difficulté, c’est naturellement que Gaël embarqua son nouvel ami vers le Kurdistan pour y photographier les Kurdes en arrière-plan de la présence de la Ville de Rennes dans la réalisation d’un diagnostic sur la réhabilitation des murailles de Dijarbakir. La paire de reporters désirait fortement photographier les Kurdes de Turquie en ce qu’ils ont de plus profond. Ils ont déniché une histoire qui s’enracine sur le territoire et permet de parler de l’histoire récente de ce peuple. Le quartier de Ben U Sen, demeurant au pied de la forteresse de Diyarbakir, correspondait en tout point à cette richesse inhérente d’un peuple assujetti par le pouvoir turc depuis pas loin d’un siècle, dès lors que Mustapha Kemal Atatürk, le premier président de la République de Turquie, a trahi les promesses du traité de Sèvres (1920) sur son droit à l’autonomie.

Le quartier Ben U Sen.

Cet arrondissement, situé en surplomb de la Vallée du Tigre, est une émanation urbanistique de la ville de Diyarbakir entourée d’une muraille de basalte longue de 3.5 km. Le premier peuplement, en majorité Kurde, date d’il y a cent ans environ. L’actuel est lié à la campagne de l’armée turque dans les années 90 qui chassa de nombreux paysans de leurs villages rasés parce qu’ils servaient de relais à la guérilla du PKK, à l’arrivée récente d’une vague de réfugiés de Syrie, et même à l’existence d’une population tzigane autochtone. Le quartier compte environ 18 000 âmes. Il est comme jonché sur un promontoire naturel, ressemblant quelque part aux favelas de Rio. Les paysans débarqués dans les années 90 y ont construit des habitations de fortune, souvent en rajoutant des étages à des maisons en parpaings. Ils ont créé une ville-village en dehors de la cité de Diyarbakir qui compte environ 1.8 million habitants, officiellement 1.2 million pour l’État turc. On y trouve de tout : épiceries, potagers, productions agricoles, abattage, etc. Il y a aussi une école, mais uniquement en langue turque, car l’enseignement du kurde est interdit. L’eau courante et l’électricité ne font pas défaut, mais pas le tout-à-l’égout, l’eau de ruissellement étant déversée vers le centre et la rue principale, d’où elle est évacuée. L’emploi salarié est quasi-inexistant dans cette communauté alors que le chômage n’y est presque pas visible, car cette microsociété fonctionne sur la base de la solidarité. Peu d’argent tourne dans cette économie vraiment « solidaire et sociale », le troc y fonctionne à merveille.

L’importance de ce quartier et de la région.

Pour nos photographes, le quartier de Ben U Sen est essentiel par rapport à la résistance au pouvoir central emmuré dans sa conception mono-ethnique et centralisatrice de l’État, et vis-à-vis du monde ultra-libéral uniforme, contraignant et antisocial qui gagne du terrain chaque jour qui passe. Dans ce faubourg, la police ne rentre pas, mais il n’y a pas vraiment de délinquance. L’habitat y est sommaire sans que les résidents soient dépourvus de sérénité. L’hôtellerie de luxe et les lieux de sortie à l’occidentale y sont absents sans que la population ait perdu l’envie de sortir dans la rue et de parler. Ce territoire est un îlot de résistance socio-culturelle à la brutalité des armes et de l’argent. Il est quelque part anthropologiquement beau. La ville de Diyarbakir, capitale du Kurdistan, est elle-même un pays dans le pays. Les maires élus, toujours kurdes, excèdent Ankara. Quelques-uns ont été emprisonnés de manière honteuse et ridicule. Abdullah Demirbas, par exemple, maire de la municipalité de Sar, arrondissement de Diyarbakir, a été destitué en 2007 par l’État turc pour avoir adopté le multilinguisme et proposé les documents administratifs en plusieurs langues (turc, kurde, syriaque et arménien), et incarcéré en 2009 sans être jugé. Plus largement, Diyarbakir est stratégiquement située sur les bords du Tigre, aux croisements de deux continents, de plusieurs régions et influences, aux portes de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran, et surtout au centre de nombreuses voies fluviales du sud-est de la Turquie qui constituent une richesse, mais aussi une source de conflit lorsque le pouvoir central utilise l’eau comme pression contre les pays voisins, et construit des barrages démentiels, dont le plus imposant, Atatürk.

Réhabilitation de la forteresse de Diyarbakir.

Il y a quelques années, la Turquie a décidé de restaurer les remparts de Diyarbakir en établissant un périmètre de protection de 300 mètres intra et extra-muros. La municipalité de Diyarbakir a été mandatée pour étudier la réhabilitation des quartiers concernés par l’aménagement. C’est dans ce cadre que la Ville de Rennes est intervenue comme conseil afin de réaliser une étude topographique du quartier dans le cadre des Ateliers de maîtrise d’œuvre de Cergy. Ce soutien de la municipalité rennaise, bien que datant de 30 ans, n’a débouché sur aucune convention, aucun projet, ni même une perspective de jumelage ; les élus rennais ayant vraisemblablement eu peur de froisser la Turquie. Du coup, la mairie de Diyarbakir s’est retrouvée seule à devoir gérer ce plan de réhabilitation prévu par l’État Turc en cogestion forcée avec le Ministère de la culture et du patrimoine qui a pris le relais du TOKI, office national d’urbanisme, tête pensante de la vision urbanistique ultralibérale du premier ministre Tayyip Erdogan. Malgré le bon état des murailles, les penseurs du parti gouvernemental AKP ont peut-être imaginé faire par le biais de cette gentrification d’une pierre deux coups : réaliser un fructueux projet immobilier et casser une résistance culturelle impossible à quadriller. Quoiqu’il en soit, il a d’abord été institutionnellement convenu de garder uniquement les maisons et bâtiments aux normes et de bâtir ici et là des immeubles collectifs de 5 à 10 étages pour les personnes déplacées. La municipalité s’est alors démenée, en opposition à l’État, pour garantir le maximum de relogements sur place. Mais tout ceci est très hypothétique avec un pouvoir jacobin qui ne sait pas déléguer les compétences qui pourraient l’être comme les questions urbanistiques. La population du quartier Ben U Sen est désormais en péril, sous la menace des bulldozers du parti AKP et d’un relogement aléatoire… La seule bonne nouvelle relative proviendrait du classement de la forteresse sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO qui devrait intervenir le 15 juin 2015 et qui offrirait des moyens financiers pour une réhabilitation intelligente et contrôlée.

Les perspectives d’avenir pour les Kurdes.

On voit parfaitement à travers le symbole de ce renouvellement urbain contraint d’un quartier historique que le règlement du conflit entre la résistance kurde et l’armée turque est loin d’être réglé, malgré la signature d’un cessez-le-feu historique, au Nouvel An kurde (newroz) du 21 mars 2013, par le leader kurde Abdullah Öcalan (emprisonné depuis 1999). Pour résumer la situation, les Turcs soufflent le chaud et le froid sans que les Kurdes et leur résistance puissent compter réellement sur une ouverture politique franche. Mais l’horizon de ce peuple disséminé à travers la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, dont le nombre varie entre 25 à 30 millions de citoyens, n’est pas complètement gris et fermé. En effet, l’image des Kurdes dans l’opinion mondiale a énormément changé, surtout depuis que les Peshmergas combattent au sol l’État islamique en Irak et reprennent peu à peu le territoire conquis. De plus, un changement important vient d’intervenir avec l’Iran qui, ayant trouvé un accord sur le nucléaire avec les Américains, devient de fait « la » puissance régionale. Ce bouleversement géopolitique ne résout pas pour autant les problèmes des Kurdes iraniens – lesquels, faut-il le rappeler, ont connu brièvement une république autonome en 1946 (proclamation brisée par un accord entre l’URSS et l’Iran) –, mais laisse la place à la constitution d’un État kurde en Irak et au nord-est de la Syrie. Peut-être que ces autonomies pousseront Tayyip Erdogan à conclure une vraie paix pour ne pas se risquer à faire une autre guerre qui serait beaucoup plus coûteuse qu’auparavant. Les États-Unis ont apparemment décidé de changer leurs alliances au Moyen-Orient. Et la Turquie fait partie des pays qui n’ont pas toujours eu une politique loyale vis-à-vis des Occidentaux en dépit de leur appartenance à l’OTAN. Elle risque beaucoup à s’entêter avec un peuple kurde qui est aussi lassé par ce conflit qui n’en finit plus (45 000 morts depuis 1884, 2 à 3 millions de personnes exilés). Dans l’absolu, il vaudrait mieux accorder un peu d’autonomie et des droits à ce peuple que laisser pourrir la situation et provoquer un irrédentisme encore plus vivace. L’opinion publique turque doit évoluer radicalement quant à la question kurde. On évoque d’ailleurs la possible libération d’Abdullah Öcalan. Et l’Occident a tout intérêt à s’associer et à coopérer avec de réelles structures nationales proches de ses valeurs démocratiques et sociétales. Contrairement à des pays multiculturels ou multiethniques comme la Syrie ou l’Irak, les Kurdes sont une vraie entité culturelle, sur laquelle peut être bâti un État stable. De surcroît, leur intention politique promeut un projet de « confédération démocratique » fonctionnant sur la démocratie participative. En Syrie, ce principe est déjà à l’œuvre dans trois cantons au nord-est, le Kurdistan occidental. L’avenir du Moyen-Orient s’écrira désormais sur un nouveau modèle politique et de nouvelles frontières. C’est une des rares issues envisageables pour apaiser cette région du monde et garantir la survie des Chrétiens d’Orient. Les grandes puissances, malgré des intérêts divergents, peuvent trouver respectivement des avantages à la création d’un foyer national kurde autonome.

L’exposition Ben U Sen de François Legeait et Gaël Le Ny montre la réalité à la fois heureuse et malheureuse de ce bidonville qui refuse d’en être un. Elle se déroule du 3 avril au 7 mai à l’Antipode de Rennes.

Bon de souscription à télécharger ici : http://francoislegeait.blogspot.fr/p/blog-page_11.html

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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 20:59

Émilie Grison

Expo au Papier Timbré : entretien chatoyant avec Émilie Grison

Ecrit par Dragan Brkic

Publié le 20 fév 2015

Émilie Grison s’est mise à la peinture sur un coup de tête. Elle a tout de suite découvert une passion qui attendait d’éclore en elle. Elle peint comme elle parle et respire. Sa main guide spontanément son pinceau. Elle joue, se joue des couleurs en les répartissant selon leur gré et la bonne adhésion aux autres matériaux utilisés. Le résultat est une composition foisonnante mais douce. De fait, sa peinture adoucit le regard.

Unidivers : Après avoir démarré la peinture, il y a un an et demi, vous avez participé aux Talents Z’anonymes et vous exposez votre travail au Papier timbré. Où en êtes-vous de votre jeune cheminement ? Avez-vous trouvé ce qui pourrait être votre style ?

Émilie Grison – Mon style est en pleine évolution. Au départ, j’étais exclusivement dans l’abstrait, maintenant je fais aussi du figuratif. Cela s’est fait par des ajouts de techniques et de matériaux dans mes toiles comme avec les collages, le fusain, etc. Il y a aussi une question de travail et de pratique bien évidemment. Je peux dire que, « oui », j’ai trouvé mon style même si je suis intimement persuadée qu’il reste en perpétuelle évolution. Ça n’est pas quelque chose qui se cristallise surtout quand je vois la multitude des possibilités (aussi bien au niveau de la technique, du geste, du style) qui s’offre à nous tous les jours.

: Votre travail semble un mélange d’onirisme d’inspiration chagallienne et de graphisme tendance pop art…

Émilie Grison – Waouhhhh, je ne m’attendais pas à ça. Je suis extrêmement touchée que vous situiez mon travail entre Chagall et le pop art. Après réflexion, il est vrai que je retrouve dans certaines de mes toiles le dynamisme et la fraîcheur de ce mouvement tout en y apportant la douceur des courbes et des couleurs de Chagall.

: Votre univers est empreint d’une poésie chatoyante. Ces couleurs vives, rassemblées comme dans un patchwork diffus, ne traduisent-elle pas avant tout un enthousiasme, voire une frénésie de l’âme ?

Émilie Grison – Totalement ! Vous m’avez démasqué ! Mes toiles sont les reflets de mon âme et de mes émotions. Je suis une personne souriante, positive, dynamique, aimante, pleine d’énergie et qui croque la vie à pleines dents. Je crois que c’est aussi ce qui ressort de mon travail.

: Quelles techniques mélangez-vous pour arriver aux effets recherchés ?

Émilie Grison – C’est une excellente question. J’utilise l’acrylique, car c’est une peinture qui sèche rapidement. En revanche pour ce qui est de l’application, je me sers de beaucoup de choses : de mes mains, des pinceaux, du plastique, des couteaux, de bouteilles… Le fusain est présent également dans mes toiles depuis quelque temps. C’est une technique qui nécessité beaucoup de patience, de précision et d’observation.

: Je fais aussi des collages avec des papiers que je découpe avec les magazines que j’ai sous la main.

Concernant maintenant l’effet recherché, il y a des fois où je sais parfaitement ce que je veux comme résultat et parfois, au hasard d’un geste, d’un moment, se crée sur ma toile une tout autre chose qui me plaît. C’est ça pour moi la magie de la peinture : une découverte inattendue qui mène à une autre technique.

: La peinture est à la fois impression et narration. Quel est le côté le plus marqué chez vous ?

Émilie Grison – Chacune de mes toiles livre une histoire ; donc, j’opte pour le côté narratif.

: Vous qui êtes à la ville institutrice, auriez-vous aimé enseigner spécifiquement les arts plastiques ?

Émilie Grison – Non. Déjà parce que l’enseignement des arts plastiques nécessite une formation bien spécifique et je n’avais pas envie d’être exclusive dans mon enseignement.

Lorsque je peins, c’est mon moment d’« égoïsme » où je me retrouve en face à face avec moi-même et mes émotions. C’est quelque chose d’intime qui ne se partage pas. J’envisage l’art uniquement à travers les sentiments qu’il me procure et je ne crois pas que c’est ainsi qu’on enseigne les arts plastiques. Je laisse donc cette tâche aux spécialistes.

Néanmoins, j’attache une grande importance à développer la sensibilité artistique et culturelle de mes élèves en les amenant régulièrement au Musée des Beaux-Arts et à l’Opéra afin qu’ils découvrent un autre univers auxquels ils ne s’intéresseraient pas sans y être encouragés.

: À la suite de cette exposition au Papier timbré, vous exposerez le 3 mars dans le cadre de la journée de la femme. Expliquez-nous cette démarche ?

Émilie Grison – Suite au festival Talents Z’anonymes, le centre social de Cleunay m’a proposé de ré-exposer avec deux autres femmes artistes, du 3 au 20 mars dans le cadre de la journée de la femme.

J’ai trouvé cette idée d’autant plus excellente que je suis directement concernée par le sujet « parcours artistique de femmes ». Il s’agira d’expliquer ce que la peinture nous a apporté au quotidien dans notre vie d’artiste et de femme.

C’est aussi une excellente occasion de parler de sujets qui me tiennent à cœur et qui sont présents dans mes toiles : les femmes battues, leur courage, les ressources intarissables qu’elles ne soupçonnent parfois même pas pour s’affranchir, leur féminité, leur douceur…

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 23:33
http://www.unidivers.fr/enki-bilal-bd-coup-de-sang-couleur-air-rennes/
Pour Enki Bilal la couleur de l’air est au coup de sang

Ecrit par Dragan Bkric. Publié dans Unidivers

Publié le 07 nov 2014

Enki Bilal, le célèbre auteur de BD a présenté aux Champs Libres, le mardi 5 novembre, son dernier album, La couleur de l’air, troisième et dernier tome de la trilogie Coup de sang. Rennes a répondu présent à l’appel de l’Automne littéraire pour écouter Enki Bilal commenter sa vie d’artiste. La salle remplie, silencieuse, était subjuguée par l’invité qui a raconté sa trajectoire, ses sources d’inspiration et ses méthodes de travail.

Enki Bilal

Pour comprendre son parcours, Enki Bilal l’a inscrit dans les grandes tragédies de l’Histoire contemporaine. Un petit film a aidé à découvrir le travail du créateur dans son atelier parisien confronté aux malheurs de la planète. Sarajevo, l’hôtel Moskva de Belgrade, son chat, les déflagrations de la guerre d’ex-Yougoslavie et les visages graciles tourmentés de ses héros résonnent dans ses albums comme des réminiscences subjuguées, des flèches évanescentes renvoyées du passé pour interpeler le futur. Interrogé sur son existence peu commune, le dessinateur est d’abord revenu sur ses grandes périodes marquées par ce monde haletant, tendu, plein de dissension.

Il y a eu au départ la collaboration avec Christin où il traitait le fait politique et social de manière réaliste. Le communisme et le fascisme étaient alors des dangers manifestes pour l’humanité. Cela paraissait naturel de s’exprimer sur ces sujets. Puis il y a eu la guerre d’ex-Yougoslavie qui a fait éclore le Sommeil du Monstre et la tétralogie subséquente. Sans ce conflit transfigurateur, l’auteur déclare qu’il aurait peut-être été un simple créateur de BD gros-nez comiques. Qui sait…

Enfin, le cataclysme du 11 septembre est arrivé. Et l’obscurantisme actuel n’est que la conséquence des inactions des années 80 qui avaient déjà vu se déployer la barbarie des talibans dans une indolence totale de l’Occident. « Ce monde est vraiment inquiétant et aberrant », dit-il. Et rajoute que « c’est terriblement terrible ». D’autant plus qu’il avait tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises, comme lorsqu’il a anticipé l’attaque des twin towers dans le Sommeil du monstre à la manière d’un auteur de science-fiction, d’un Léonard de Vinci ou d’un Nostradamus moderne.

                                                                       

 

Est-ce la peur qui l’inspire ? demande l’animateur du débat. « Non, ce n’est pas la peur qui me pousse à créer, c’est plutôt l’horreur qui me tétanise. » Et pour l’auteur, c’est paradoxalement stimulant de s’épancher sur ce matériau cataclysmique. La gestion galvaudée de la mémoire et la répétition des erreurs du passé constituent le terreau de son terrain de jeu, le grain à moudre que crayonnent les pastels. Le dessin en est le moyen d’expression immédiatement utilisable et réalisable. Secondairement, il y a le plaisir apaisant de l’écriture, et plus encore celui de la construction du scénario par l’absurde qui se tisse tel un canevas sans que le scénariste en sache le dénouement final au préalable. Il reconnaît un côté jouissif à être le premier lecteur de sa création. Ensuite, il se retrouve parfois dans la peinture, qui, selon lui, est une activité spéciale, requérant du temps et de l’énergie. Enfin, le cinéma est une autre possibilité, mais plus compliquée à mettre en place, plus coûteuse bien sûr, surtout avec ses scénarios qui ne sont pas classiques.

 

L’auteur admet que ses héros ressemblent aux visages d’ex-Yougoslavie, au sien, et même à celui d’un acteur allemand. Concernant la technique, il a quitté sciemment le hachurage de ses débuts pour s’adonner plus librement à l’acrylique, la gouache et les pastels qui lui permettent de rehausser les valeurs des couleurs, véritables vernis chatoyant de ses planches à dessin. En la matière, le bleu est la couleur dominante. Le bleu de la mer, celui du ciel, et de l’optimisme qui est sous-jacent à son œuvre. Un second degré qui ne lui est pas reconnu d’emblée, mais dont il se réclame fortement. Un humour noir qu’il a sûrement hérité des pays de l’Est où il faisait bon relativiser afin de rendre plus vivable les conditions de vie insoutenables.

Son parcours talentueux l’a conduit jusqu’à cet album, La couleur de l’air, dernier-né de la trilogie amorcée par Animal’z et Julia et Roem. La construction d’Animal’z s’apparenterait selon lui à un western, celle de Julia et Roem à une pièce de théâtre, La Couleur de l’air à un road movie.

 

En effet, après les éléments terre et mer, Enki Bilal propose l’air symbolisé par une espèce d’arche de Noé concentrée dans un Zeppelin ayant aspiré en son sein tout l’attirail positif nécessaire pour reconstituer une nouvelle vie et recomposer un Nouveau monde. « Apoca-terra-lyptique » serait le mot triptyque qui pourrait figurer cet album fin de monde. « Je me rebelle, je me révolte, je me réorganise. » C’est ainsi qu’en lieu et place d’une intervention divine, la Terre prend en main l’avenir du monde suite à un dérèglement climatique qui a été la goutte d’eau de trop. Cette fable fait ressortir l’essentialité des puissantes créations humaines à travers notamment de fortes citations. Théodore Monod nous rappelle que « l’utopie, ce n’est pas ce qui est irréalisable, c’est ce qui est irréalisé ». Ainsi, la Terre prend le corps, elle nettoie, elle gère. « C’est extraordinaire, elle fait œuvre de morale ». Elle nous redonne une chance et ce n’est pas du hasard. Enki Bilal, par le truchement de l’immanence terrestre, scénarise dans La Couleur de l’air une réinvention du monde. Même les personnages perdent leurs noms après cette métamorphose. Tout est à recommencer en perspective d’une aube renaissante cristallisée par une réédition de couleurs paradisiaques bercées par le soleil et des sourires réapparus comme par la grâce d’une nature bienveillante.

La trilogie Coup de sang est un modèle alternatif suggéré par l’auteur. Après son présage sur la fin du communisme et sur les attentats du 11 septembre, ne serait-ce pas à nouveau un éclair de génie du dessinateur ex-yougoslave ? Enki Bilal vaut le détour. Plus que l’œuvre elle-même, le personnage attire notre esprit en demande d’artistes intelligents et généreux. Et le public intéressé et cultivé ne s’est pas trompé. Des questions lucides ont fusé : sur sa technique, son inspiration, sur la sensualité présente dans ses dessins, sur la question de Dieu, etc.

La trilogie Coup de sang d’Enki Bilal regorge de pressentiments. Verra-t-on un jour se propager ce scénario « apoca-terra-lyptique » ? Attendons le jour où comme disait Alphonse Karr « le soleil se cachera parce qu’il aura des horreurs qu’il refusera d’éclairer ».

 

Article publié sur Unidivers sur Enki Bilal et son nouvel album : La couleur de l'air

http://www.unidivers.fr/enki-bilal-bd-coup-de-sang-couleur-air-rennes/

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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 21:54
Entretien avec Erika Urien

Erika Urien - peintre

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Erika Urien : Mon inspiration va des collages dadaïstes des années 30 aux enluminures du moyen-âge en passant par le travail d’Alechinsky ou les peintures de Matisse. La récupération de papiers usagés porteurs de sens cachés ou non, le travail de répétition obsessionnelle de formes minuscules, l’utilisation de couleurs brutes sortant du tube en sont les manifestations les plus lisibles. Plus directement, je me sers de papiers rapportés de voyages dont les textures m’intéressent ou que je trouve beaux. Ils me permettent de ne pas créer ex nihilo.

Votre style pourrait se définir par du graphisme pictural qui, au final, donne à voir des sortes d’icônes de la nature. Cette écriture tendre et minimaliste ne tend-elle pas quelque part vers l’abstraction ?

Erika Urien : On peut en effet dire que ma manière de représenter la nature est plus proche du signe que réellement figurative. Ce n’est pas la vraisemblance qui m’intéresse, mais davantage une vision poétique. Mon évocation de la nature est onirique et la ressemblance avec la nature n’est pas mon propos.

La technique que vous employez, le cut-up, est-elle un moyen de rendre perceptible une autre dimension, « un cadre encadré » ?

Erika Urien : Le « cut-up » est une technique littéraire qui consiste à se servir d’éléments d’un texte découpé afin d’en produire un autre. Si ce n’est pas directement ce que je fais, j’utilise en réalité des éléments fragmentés et je les « ré-agence ». Préalablement à mes toiles, je travaille des dessins sur papier que je découpe et utilise dans des compositions de plus grande ampleur. J’utilise aussi notamment des fragments de journaux qui « nourrissent » mes fonds sans que ces morceaux ne soient forcément visibles en tant que tels. L’œil perçoit cette richesse malgré tout sans perika urienour autant l’identifier… Ce qui est trop évident est ennuyeux. Les dessins avec ces graphismes minuscules que je travaille avant de m’en servir comme matériaux sont remplis d’une sorte d’écriture automatique, de formes non figuratives que je décline de façon obsessionnelle. Les cadres dans le cadre au final peuvent être une façon de rappeler qu’une toile est un « cadre », donc un point de vue, donc une « fenêtre » ouverte sur une pensée, une rêverie, une absence…

Vous peignez une narration à variations multiples sous le trait de l’homogénéité. Cette histoire, d’où transparaissent en arrière-fond des arbres de vie, est-elle spécifique à cette exposition ou est-ce qu’elle est transversale à votre œuvre ?

Erika Urien : Mes toiles comportent en effet plusieurs plans qui sont créés par ces cadres et non par une utilisation de la perspective. Ces cadres et vignettes écrivent une histoire que le regardeur est libre de se raconter à lui-même. Le vertical et l’horizontal y sont toujours marqués et les formes s’équilibrent et s’imbriquent. Dans chaque toile se joue et se résout l’harmonisation des énergies féminines et masculines. L’arbre est un symbole universel et représente l’équilibre des forces par excellence. « Et si on avait besoin d’une cinquième saison ? » Celle de ce nouvel équilibre où les forces du yin et du yang s’équilibreraient enfin pour créer un véritable partage humain équitable. Les arbres apparaissent depuis quelques années dans mon travail, mais c’est la première exposition où j’en présente autant. C’était le moment pour moi de matérialiser cette forêt imaginaire. L’arbre est donc bien en filigrane dans mon travail depuis quelques années, même si dans cette série il s’impose davantage que dans les travaux antérieurs.

Définiriez-vous votre art comme de l’art moderne ? Et quelle place occupe cet art actuellement face à l’art contemporain et aux technologies ?

Erika Urien : Définir l’art est devenu très difficile. Je trouve le travail d’artistes conceptuels aussi intéressant que ce que je peux aimer la peinture en tant que telle. Peindre aujourd’hui est-il complètement dépassé face à l’existence des moyens technologiques actuels ? Je ne m’en préoccupe pas à vrai dire, mais je ne crois pas que cela soit le cas. Représenter mon univers intérieur et m’exprimer à travers la matière picturale me semble plutôt naturel, pour autant je ne milite pas pour cette forme de création plutôt que pour une autre. Aujourd’hui, beaucoup de notre vie passe par la machine « ordinateur », du travail plastique à la rencontre amoureuse, mais il est et ne reste qu’un outil. Je travaille la matière et l’écriture automatique comme un prolongement de ma propre matérialité. Je suis faite à 65% d’eau et je respire comme un arbre ! Je tiens vraiment à ce lien sensuel avec la matière quand je crée. Une toile peinte est cependant un objet matériel qui se rajoute au monde. Contrairement à la performance ou aux installations interactives, le temps de la contemplation de l’œuvre picturale n’est jamais en synergie avec le temps de création de l’artiste. Tout se vit dans la contemplation et en décalage avec celui qui l’a créée. Toutefois, j’aspire à faire évoluer mon travail afin d’y inclure une interactivité. Comment ? Je suis en train d’y songer…

Le travail traditionnel du peintre est-il désacralisé par le monde actuel ?

Erika Urien : Au contraire, l’ouverture offerte à l’expression artistique permet d’autant plus aux autres moyens d’expression d’exister. Au temps de l’invention de la photographie, on a cru que la peinture allait disparaître or cela lui a permis de s’approprier d’autres territoires d’expérimentation. Il en est de même aujourd’hui grâce à l’existence des technologies. À cet égard, le collage est une technique d’hybridation, ancrée de ce fait dans la modernité. L’art contemporain est friand de métissages, je ne sépare pas la pratique picturale du reste des expressions plastiques actuelles, qu’elles utilisent ou non les nouvelles technologies.

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